Livre
Jérôme Garcin : je et l'autre
Les livres de patients racontant par le détail le déroulé de leur maladie sont (trop) nombreux. Ce secteur de l'édition est-il pour autant bien portant ? Certains ouvrages échappent heureusement à cette excroissance de l'ego comme le dernier livre de Jérôme Garcin. En tissant le récit autobiographique et la redécouverte d'une autrice hors norme, Laure, connue des seuls spécialistes, il nous livre un témoignage vibrant sur la puisssance de l'écriture. Celle des autres d'abord.
C’est entendu, les médecins, une fois la journée de travail terminée, ne se précipitent pas chez leur libraire pour lire les récits de patients narrant par le détail le déroulement de leur maladie. Si chaque saison apporte son lot de nouvelles livraisons sur cette thématique, les grands livres sont rares. Difficile de ne pas évoquer dans ce domaine Mars de Fritz Zorn qui livre au lecteur dans un compte-rendu saisissant comment son cancer lui a changé la vie, même s’il, in fine, en meurt.
On a alors été surpris d’apprendre que Jérôme Garcin allait peut-être commettre un de ces livres boursouflé par la vanité, comme si l’évènement considérable d’avoir été malade, un fait qui ne frapperait que quelques élus bien-nés, méritait d’être révélé sans délai au plus grand nombre possible de lecteurs.
On a vite été rassuré. L’élégance de l’auteur nous épargne (presque) les résultats d’analyses et les différentes étapes de son cancer de la prostate. La maladie ici ne serait qu’un prétexte
Celui de brosser un auto portrait au fusain, c’est-à-dire en noir et blanc, sans jamais poétiser le modèle, ou au contraire le brutaliser mais plutôt en dessiner les traits saillants marqués par les disparitions brutales, celle d’un frère jumeau, d’un père éditeur. En 129 pages, presque le temps d’un Que sais-je, Jérôme Garcin écrit ici sur lui-même. Et de revenir sur le souvenir de ses premières amoureuses, les vraies, celles couchées sur le papier, Laure par exemple, célébrée par Georges Bataille, autrice d’une œuvre souterraine, scandaleuse, connue des seuls spécialistes de la littérature du XXième siècle. Jérôme Garcin la décrit ainsi : « élevant l’érotisme à la hauteur du mysticisme, elle était à la fois la pure et l’impure, l’ascèse et la débauche, l’eau et le feu, nietzchéenne et thérésienne ». Bref, l’exact contraire de Jérôme Garcin, toujours raisonnable, filant la métaphore précise, juste sans jamais vouloir épater le lecteur.
A-t-il hérité de son grand-père, le grand neurologue Jérôme Garcin, ce désir de prendre soin, comme l’on dit aujourd’hui, emprunté à la théorie du care ? Avec cette volonté, en littérature, de redonner vie à un écrivain disparu, en passe d’être oublié sur les rayons des bibliothèques. Les catalogues des éditeurs sont trop souvent de vrais cimetières. Jérôme Garcin n’a pas renoncé à les faire lire à de nouvelles générations de lecteurs. Là encore, il partage ce même dessein décliné de livre en livre, parler de lui (un peu) mais surtout des autres. Je s'efface devant l'autre. Qu’il en soit remercié.
Vivre après, Jérôme Garcin, Ed Gallimard, 129 p, 2026, 18 euros.











