Canicule

Nicolas Revel : la température devient un sujet médical

Le changement climatique impose de considérer la chaleur comme un risque sanitaire majeur, au même titre qu’une épidémie. La canicule n’est plus une parenthèse météo. Elle devient un révélateur de l’état de notre système de soins. Décryptage avec Nicolas Revel. Pour voir l'émission lien

  • 03 Juillet 2026
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    Dans une interview exclusive accordée à La Santé en Questions, Nicolas Revel, directeur général de l’AP-HP, revient sur l’épisode de canicule qui a frappé l’Île-de-France. L’hôpital a tenu, mais au prix d’une mobilisation exceptionnelle des équipes, d’une tension majeure sur les urgences et d’une prise de conscience : l’hôpital public doit désormais se préparer à des crises climatiques répétées.

    50% de plus de tout

    La canicule n’a pas seulement fait monter les températures. Elle a brutalement transformé un débat sur la réforme de l’hôpital public en épreuve du réel. Alors que l’émission devait porter sur les grands défis de l’hôpital — attractivité des soignants, transformation du modèle hospitalier, financement de l’innovation, de la prévention et de la qualité — l’actualité a imposé un autre angle : que vaut l’hôpital quand surviennent en même temps chaleur extrême, urgences saturées, SAMU sous pression, patients âgés fragilisés, bâtiments anciens et congés d’été ? Dans cette interview exclusive, Nicolas Revel donne une réponse claire : l’hôpital parisien a tenu, mais il a encaissé un choc sanitaire d’une intensité rare. Selon lui, l’AP-HP a reçu “50 % de plus de tout” : 50 % d’appels supplémentaires au SAMU, 50 % d’arrivées en plus aux urgences et 50 % d’hospitalisations supplémentaires en sortie d’urgence.  

    Des équipes renforcées avant le pic

    Ce chiffre résume à lui seul la violence de l’épisode. La canicule n’a pas été seulement une gêne saisonnière ; elle a été un test grandeur nature de la résistance hospitalière. Nicolas Revel insiste : l’hôpital a tenu parce que les équipes ont été renforcées, parce que médecins, soignants, personnels techniques, SAMU, SMUR et urgences se sont mobilisés très vite. Dès le début de la semaine, l’AP-HP savait que l’impact sanitaire arriverait avec quelques jours de décalage. Les services d’urgence, les SAMU et les SMUR ont été renforcés avant même le pic, et certaines hospitalisations ou interventions non urgentes ont commencé à être déprogrammées pour libérer des lits.  

    Jusqu' à 37° dans les chambres 

    Mais cette capacité à tenir ne doit pas masquer le prix payé. Les équipes sortent épuisées. Dans certains services, il a fallu travailler douze heures par 35 degrés. Des chambres ont atteint 35, 36 ou 37 degrés. Pour les patients comme pour les soignants, ces conditions ne sont plus seulement inconfortables : elles deviennent un facteur de risque, de fatigue, de désorganisation et d’usure.  

    L'image de la baignoire à glaçons

    L’un des moments forts de l’entretien concerne une image presque archaïque, mais vitale : la baignoire à glaçons. Nicolas Revel explique qu’en préhospitalier comme dans les services d’urgence, plonger un patient en hyperthermie dans une eau à environ 5 degrés, avec une cinquantaine de kilos de glaçons, permet d’éviter des passages en réanimation et de sauver des vies. Cette scène dit beaucoup de la médecine de crise : face à une hyperthermie extrême, la technologie ne suffit pas toujours. Parfois, le geste le plus simple est aussi le plus efficace.

    La canicule a aussi révélé une fragilité plus structurelle : l’adaptation des bâtiments hospitaliers. Nicolas Revel reconnaît que l’hôpital n’a pas suffisamment pris conscience de la difficulté d’exercer dans des températures très hautes. La moitié environ des bâtiments de l’AP-HP seraient ni climatisés ni rafraîchis. La réponse immédiate consiste à acheter davantage de climatiseurs mobiles : un millier ont été commandés, dont 450 déployés rapidement. Mais le directeur général de l’AP-HP le dit lui-même : on ne gérera pas les prochaines décennies avec de la climatisation d’appoint. Il faudra investir dans le rafraîchissement durable des bâtiments anciens.  

    Climatisation contre robots chirurgicaux

    Cet investissement pose une question politique et financière. Rafraîchir les hôpitaux coûte cher. Or les projets concurrents sont nombreux : blocs opératoires, robots chirurgicaux, biologie, innovation, soins de support. Jusqu’ici, le confort thermique a souvent été relégué derrière des investissements jugés plus immédiatement médicaux. La canicule oblige à revoir cette hiérarchie. Car dans un hôpital où il fait 37 degrés, la température devient elle-même un sujet médical.

    L’entretien ouvre aussi une autre question : qui meurt de la canicule ? Nicolas Revel souligne que les EHPAD ont relativement bien résisté, notamment parce qu’ils disposent de pièces de vie rafraîchies. Le problème le plus inquiétant concerne les personnes âgées seules, à domicile, dans de petits appartements, parfois sous les toits. Pour lui, il faudra organiser des solutions permettant à ces personnes de passer plusieurs heures par jour dans des lieux rafraîchis, avec l’appui des collectivités, des associations et des bénévoles.  

    Au fond, cette interview dit trois choses. D’abord, l’hôpital public reste capable de se dépasser dans les crises. Ensuite, cette capacité repose encore beaucoup sur l’engagement humain des équipes. Enfin, le changement climatique impose de considérer la chaleur comme un risque sanitaire majeur, au même titre qu’une épidémie. La canicule n’est plus une parenthèse météo. Elle devient un révélateur de l’état de notre système de soins.

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