Témoignage

Ukraine : le temps long de la minute de silence

Ce n’est pas un silence vide, ni une simple absence de bruit : c’est un silence dense, habité de noms, de visages, de souvenirs. Un silence qui porte des histoires interrompues.

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  • 16 Février 2026
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    Chaque matin à Lviv, comme dans tant d’autres villes d’Ukraine, le temps semble suspendre son cours. À 9 heures précises, une sirène s’élève doucement au-dessus des toits anciens. Elle ne hurle pas comme celles qui annoncent le danger ; elle glisse, presque discrète, entre les rues pavées, les rails des tramways et les façades pastel héritées d’autres siècles. Ce son, à la fois familier et grave, est devenu un rituel national : la minute de silence en hommage aux victimes de la guerre.

    À cet instant, la ville entière se fige.

    Les passants s’immobilisent sur les trottoirs, parfois au milieu d’un pas. Les conducteurs coupent le moteur, certains descendent de leur voiture et se tiennent droits, les mains le long du corps. Les vendeurs cessent de parler, les clients baissent la tête, les enfants, instinctivement, se taisent. Même les pigeons de la place Rynok semblent ralentir leur envol, comme si le silence gagnait aussi l’air. Ce n’est pas un silence vide, ni une simple absence de bruit : c’est un silence dense, habité de noms, de visages, de souvenirs. Un silence qui porte des histoires interrompues.

    À Lviv, longtemps perçue comme un refuge à l’ouest du pays, loin des lignes de front, cette minute rappelle que la guerre ne connaît pas de frontières intérieures. Elle touche tout le monde, partout. Elle unit civils et militaires, personnes âgées et étudiants, habitants de longue date et déplacés venus de l’est avec une valise et une vie à reconstruire. Pendant soixante secondes, chacun pense à quelqu’un : un proche disparu, un ami au front, un voisin blessé, un collègue mobilisé. Ou simplement à ceux dont on ignore le nom mais dont on sait qu’ils ne reviendront plus.

    Ce moment quotidien est à la fois simple et profondément solennel. Il n’y a ni grands discours, ni mise en scène, ni gestes spectaculaires. Pas de tribune, pas de caméras, pas d’effets. Juste une pause collective, partagée par des millions de personnes à travers le pays, au même instant. Une reconnaissance silencieuse du prix humain de la liberté. Une manière de dire que derrière chaque avancée militaire, chaque communiqué officiel, il y a des familles endeuillées, des destins brisés.

    Pour beaucoup d’Ukrainiens, cette minute est devenue un ancrage. Elle structure la journée comme une balise invisible. Elle rappelle pourquoi on continue à travailler, à étudier, à soigner, à aider, à espérer. Elle est aussi une forme de résistance pacifique : refuser l’oubli, refuser l’indifférence, refuser que la guerre se réduise à une suite de chiffres et de statistiques. Se souvenir, chaque matin, est déjà un acte.

    Quand la sirène s’éteint, Lviv reprend doucement son mouvement. Les cafés rouvrent leurs portes, les machines à espresso reprennent leur murmure. Les tramways repartent dans un grincement familier. Les conversations reprennent, mais plus basses, comme après un moment sacré. Pourtant, quelque chose demeure. Le silence laisse une trace invisible, une respiration commune qui a traversé la ville. On aperçoit parfois des yeux rougis, des mains jointes un peu plus longtemps que nécessaire, un léger hochement de tête entre inconnus. Une reconnaissance muette, une solidarité discrète.

    Cette minute n’efface ni la douleur ni la peur. Elle ne rend pas les morts à leurs familles. Elle ne répare pas les corps blessés ni les maisons détruites. Mais elle donne un espace à la mémoire, chaque matin. Elle affirme : nous nous souvenons. Elle ajoute, avec une force tranquille : nous sommes encore là.

    Dans une ville chargée d’histoire comme Lviv, où les générations ont déjà connu exils, occupations, interdictions et renaissances, ce rituel prend une dimension particulière. Les pierres mêmes semblent garder la mémoire des épreuves passées. La minute de silence relie le passé au présent, l’individuel au collectif. Elle devient une promesse renouvelée chaque jour : ne pas laisser le sacrifice se dissoudre dans l’anonymat, ne pas laisser les visages se perdre dans l’oubli.

     

     

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