Rhumatologie
Syndrome sec oculaire : un signal d’alerte pour les maladies auto-immunes ?
Dans une cohorte nationale taïwanaise, la sécheresse oculaire, très fréquente au cours des maladies auto-immunes, précèderait en moyenne de 3 ans le diagnostic de ces affections et pourrait en être un signal d’alerte.
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La sécheresse oculaire est une maladie multifactorielle du film lacrymal et de la surface oculaire, fréquente après 40 ans. Elle constitue également la manifestation oculaire la plus courante des maladies auto-immunes. Les formes auto-immunes de sécheresse oculaire associent souvent composantes aqueuse et évaporative, avec une inflammation plus marquée et une symptomatologie plus sévère que les formes non auto-immunes.
L’enjeu de l’étude était pragmatique : quantifier, selon les grandes maladies auto-immunes, la prévalence du syndrome sec oculaire, son calendrier d’apparition et son retentissement lésionnel, pour mieux repérer les profils à risque et déterminer une éventuelle fenêtre d’opportunité.
Selon les résultats publiés dans le JAMA Network Open, sur 67 264 patients nouvellement diagnostiqués pour une maladie auto-immune entre 2011 et 2020, la sécheresse oculaire apparaît être un phénomène fréquent et précoce : sa présence serait associée à un diagnostic auto-immun survenant plus tardivement, et, fait majeur, la sécheresse oculaire précèderait la maladie systémique d’environ 3 ans, suggérant une opportunité clinique pour dépister plus tôt une maladie auto-immune sous-jacente.
Risques différents selon la maladie : Sjögren fréquent et vascularites à risque d’ulcères cornéens
Les maladies les plus représentées sont la polyarthrite rhumatoïde (36,6%) et le syndrome de Gougerot-Sjögren (34,3%). La prévalence du syndrome sec oculaire varie fortement : elle est maximale dans le Gougerot-Sjögren, avec (81,3%), et minimale dans la maladie de Crohn, avec (23%), et elle est constamment plus élevée chez les femmes.
Les atteintes de gravité, appréhendées par la kératite et l’ulcère cornéen, ne se distribuent pas uniformément. Le Gougerot-Sjögren concentre le plus d’événements oculaire sévères (kératite [30,7%] ; 766 [3,3%]), devant la polyarthrite rhumatoïde (kératite [21,6%] ; ulcère [3,0%]) et le lupus systémique (kératite [23,8%] ; ulcère [2,9%]). La lecture « progression parmi les patients syndrome sec oculaire » met toutefois en évidence un groupe particulièrement vulnérable : les vascularites ont la progression la plus élevée vers des complications, avec 27,6% de kératites et surtout 10,6% d’ulcères, taux significativement supérieur aux autres maladies.
Sur le plan temporel, les patients avec un syndrome sec oculaire sont diagnostiqués plus âgés que ceux sans syndrome sec oculaire ; l’écart le plus marqué est observé dans la maladie de Crohn (âge moyen 53,57 ans vs 39,57 ans ; p<0,001), renforçant l’idée d’un phénotype clinique particulier ou d’un effet de structure lié à l’âge.
Une photo populationnelle robuste, mais sans granularité ophtalmologique
Ces résultats proviennent de la base taïwanaise National Health Insurance Research Database (2008–2021), couvrant plus de 99% des résidents, avec identification de dix maladies auto-immunes via le Registry for Catastrophic Illness Patients. Le design est une cohorte rétrospective, exploitant diagnostics codés et événements ophtalmiques (kératite, ulcère) comme marqueurs de sévérité. La force principale est la taille, la représentativité et la capacité à estimer des profils par maladie et une chronologie syndrome sec avant auto-immunité à l’échelle nationale. Les limites conditionnent la généralisabilité clinique fine : absence d’examens ophtalmologiques détaillés, de scores de symptômes, de biomarqueurs, et de données thérapeutiques, avec un risque de mauvaise classification puisque kératites et ulcères peuvent avoir d’autres causes que le syndrome sec oculaire. La transposition hors Taïwan doit aussi intégrer des différences d’accès aux soins, de codage et d’épidémiologie.
Selon les auteurs, l’étude pousse cependant à considérer un syndrome sec oculaire persistant, surtout sévère ou compliqué, comme un possible signal d’alerte d’une maladie auto-immune, justifiant une anamnèse ciblée et, selon le contexte, un dépistage orienté (Gougerot-Sjögren en priorité, mais vigilance aussi pour la polyarthrite rhumatoïde, le lupus et les vascularites). Au plan ophtalmologique, elle renforce l’intérêt d’une prise en charge précoce et proactive chez les patients auto-immuns, avec un niveau d’alerte accru pour les vascularites compte tenu du risque d’ulcération.
Les perspectives sont celles d’études intégrant données cliniques (tests lacrymaux, coloration, inflammation), activité systémique et traitements, afin de préciser quels phénotypes de syndrome sec oculaire annoncent le mieux une maladie auto-immune et quelles stratégies réduisent réellement la morbidité cornéenne.








