ORL
Rhinosinusite chronique : un facteur de risque pour les cancers
La rhinosinusite chronique ne serait plus seulement une maladie de confort, mais une affection à part entière pouvant nécessiter, chez les patients de plus de 40 ans, un suivi plus attentif et potentiellement une sensibilisation au dépistage des cancers les plus fréquemment associés.
- Dr_Microbe/iStock
La rhinosinusite chronique (RSC) est une pathologie inflammatoire des cavités sinusiennes et de la muqueuse nasale définie par la persistance des symptômes au-delà de douze semaines. Elle touche environ 11,6 % des adultes et génère plus de 4,1 millions de consultations ambulatoires annuelles aux États-Unis, constituant l'une des affections les plus courantes en médecine générale et en ORL.
Si son impact sur la qualité de vie — troubles du sommeil, hyposmie, fatigue chronique, retentissement anxio-dépressif — est bien documenté, son rôle potentiel en tant que facteur de risque oncologique systémique restait jusqu'ici peu exploré.
Des données nouvelles ont été présentées lors du congrès annuel 2026 de l' American Academy of Allergy, Asthma & Immunology (AAAAI) par le Dr Dong-Young Cho et son équipe, apportant pour la première fois des arguments épidémiologiques solides en faveur d'une association entre RSC et risque accru de cancer.
Les chercheurs ont examiné les données des adultes âgés de 40 ans et plus en Corée du Sud et au Japon, présentant un antécédent de rhinosinusite chronique avec ou sans polypes nasaux, et ont procédé à une analyse complémentaire par scores de propension pondérés avec chevauchement, méthode statistique permettant de réduire les biais potentiels lors de la comparaison entre deux pays aux systèmes de données différents.
Augmentation du risque de 15%
Dans la cohorte sud-coréenne, qui comptait 587 661 participants, la rhinosinusite chronique était associée à une augmentation de 15 % du risque de cancer toutes localisations confondues (hazard ratio ajusté [aHR] : 1,15 ; IC 95 % : 1,06–1,23). Les associations les plus marquées concernaient les hémopathies malignes (aHR : 2,02 ; IC 95 % : 1,34–3,04) et le cancer du poumon (aHR : 1,32 ; IC 95 % : 1,01–1,73).
L'analyse par scores de propension, portant sur 62 336 Coréens, retrouvait une augmentation de 18 % du risque de tout cancer (aHR : 1,18 ; IC 95 % : 1,09–1,27) et de 28 % pour le cancer pulmonaire (aHR : 1,28 ; IC 95 % : 1,04–1,57). Ces associations étaient significatives chez les patients atteints de RSC sans polypes nasaux pour le risque global de cancer (aHR : 1,19 ; IC 95 % : 1,10–1,28) et pour le cancer du poumon (aHR : 1,26 ; IC 95 % : 1,02–1,55), mais pas chez ceux présentant une RSC avec polypes nasaux.
Ce résultat différentiel selon la présence ou non de polypes est biologiquement intéressant. La RSC avec polypes est typiquement associée à une inflammation de type 2, médiée par les interleukines IL-4, IL-5 et IL-13, avec une forte composante éosinophilique, surtout dans les populations occidentales. En revanche, dans les populations asiatiques comme la Corée du Sud et le Japon, la RSC avec polypes implique davantage une inflammation de type 1 (médiée par l'interféron-γ) et de type 3 (médiée par IL-17 ou IL-22). Ce qui traduit des endotypes distincts de ceux observés en Occident. Cette particularité immunitaire géographique pourrait en partie expliquer que le signal de risque oncologique soit plus fort dans la forme sans polypes.
D'un point de vue physiopathologique, plusieurs hypothèses sont évoquées pour expliquer ce lien. L'inflammation chronique est un terrain propice à la carcinogenèse : elle génère un microenvironnement riche en espèces réactives de l'oxygène, en cytokines pro-tumorales et en facteurs de croissance qui sont susceptibles de favoriser les mutations, l'angiogenèse et l'échappement immunitaire tumoral. Par ailleurs, dans la RSC avec polypes, l'axe PD-1/PD-L1, habituellement reconnu pour son rôle immunosuppresseur dans l'immunité tumorale, joue paradoxalement un rôle pro-inflammatoire local, avec une boucle d'amplification impliquant les ILC2 et les cellules Th2 qui surpasse la signalisation immunosuppressive canonique. Cette dérégulation des voies immunitaires pourrait à terme altérer la surveillance anti-tumorale à distance.
Les facteurs confondants reconnus — obésité, tabagisme, âge supérieur à 40 ans — sont également des facteurs de risque partagés entre la RSC et le cancer, ce qui rend l'association biologiquement plausible. La Pre Jennifer Mulligan, professeure associée au département d'ORL de l'Université de Floride, dont les recherches portent notamment sur la rhinosinusite, a souligné que l'obésité, le tabagisme et l'âge supérieur à 40 ans constituent des facteurs de risque communs aux deux pathologies, rendant ce lien biologiquement vraisemblable.
Une étude antérieure dans la cohorte singaporienne des Chinese Health Study avait déjà montré que les sujets rapportant un antécédent de rhinite ou sinusite diagnostiquée par un médecin, qu'elle soit allergique ou non allergique, présentaient une augmentation statistiquement significative de 59 % du risque de cancer du poumon par rapport aux sujets sans ces antécédents. Ces nouvelles données coréennes et japonaises, plus larges et méthodologiquement plus rigoureuses, renforcent et étendent ce signal.
Les limites de l'étude méritent d'être soulignées. Il s'agit de cohortes asiatiques, avec des systèmes de santé et des expositions environnementales différents de ceux des pays occidentaux.
Polypes nasaux, un facteur protecteur ?
Par ailleurs, la présence de polypes protège-t-elle contre la survenue de cancer ? Rien n’est moins sûr. Les résultats montrent que le signal de risque oncologique est significatif uniquement chez les patients atteints de RSC sans polypes nasaux, et absent chez ceux avec polypes. Cela pourrait laisser penser que les polypes "protègent", mais cela serait une interprétation erronée. Rappelons que les deux formes de RSC ont des profils inflammatoires radicalement différents. La RSC avec polypes, surtout en population asiatique, implique davantage une inflammation de type 2 à composante éosinophilique, avec un microenvironnement immunitaire différent — pas nécessairement protecteur contre le cancer, mais dont la signature biologique n'a pas produit de signal statistiquement significatif dans cette cohorte.
Autrement dit, l'absence de signal dans la forme avec polypes ne signifie pas protection, mais plutôt absence de démonstration statistique dans cette étude, probablement parce que les mécanismes sont différents et que la taille du sous-groupe concerné était insuffisante pour atteindre la significativité.
En pratique clinique, il ne faut donc pas rassurer un patient porteur de polypes nasaux. Les deux formes de RSC justifient une vigilance oncologique après 40 ans, même si le signal épidémiologique est pour l'instant plus solide dans la forme sans polypes.
Le Dr Cho a précisé que son groupe conduisait actuellement une analyse similaire dans une population américaine. Si ces résultats sont répliqués dans la population américaine, une vigilance accrue pour la surveillance oncologique pourrait être justifiée chez les patients nouvellement diagnostiqués avec une rhinosinusite chronique après l'âge de 40 ans.
En synthèse, cette communication à l'AAAAI 2026 ouvre une nouvelle perspective sur la RSC. Au-delà de ses manifestations locorégionales, cette affection inflammatoire chronique pourrait constituer un marqueur de risque oncologique systémique, notamment pour les hémopathies malignes et les cancers pulmonaires.
Ces données invitent à envisager la RSC non plus seulement comme une maladie de confort, mais comme une affection à part entière pouvant nécessiter, chez les patients de plus de 40 ans, un suivi plus attentif et potentiellement une sensibilisation au dépistage des cancers les plus fréquemment associés. Des études prospectives multicentriques incluant des cohortes occidentales seront indispensables pour confirmer la causalité et définir des recommandations cliniques adaptées.











