Santé internationale
Venezuela: un système de santé asphyxié
L'opération américaine au Venezuela permettra-t-elle de reconstruire un système de santé en ruine? Selon the Lancet, des médecins sont licenciés, voire arrêtés, pour avoir dénoncé les conditions sanitaires ou simplement publié des messages sur les réseaux sociaux.
- a-poselenov/iStock
Alors que ce dimanche 25 janvier, 80 prisonniers politiques auraient été libérés au Venezuela, the Lancet dans son numéro du 24 janvier dresse un tableau dramatique de la situation sanitaire. Peut-on encore soigner des malades dans ce pays d'Amérique Latine? Un praticien rapporte à la revue britannique qu’un traitement de base coûte 80 à 90 dollars par mois, alors que le salaire officiel d’une infirmière ne dépasse pas 25 à 30 dollars. Les patients doivent souvent acheter le matériel nécessaire à leurs interventions, en dépit du principe constitutionnel de gratuité des soins
Certes la nouvelle présidente, Delcy Rodríguez, promet de réformer un système de santé en ruine. Et a affirmé que « chaque dollar issu de l’industrie pétrolière servirait à répondre aux besoins de santé du peuple ». La réhabilitation de 75 centres de soins grâce aux revenus du pétrole placés sous supervision américaine a d'ailleurs été annoncée.
Mais les médecins, derrière ce changement de façade, décrivent une répression persistante. Le climat d’intimidation se serait encore durci après l’élection contestée de 2024, marquée par des accusations massives de fraude. Selon l’ONG Foro Penal, le pays comptait encore 777 prisonniers politiques en janvier 2025. Toujours selon The Lancet, des membres du corps médical continuent d’être visés pour leurs critiques publiques. Des médecins sont licenciés, voire arrêtés, pour avoir dénoncé les conditions sanitaires ou simplement publié des messages sur les réseaux sociaux.
Les soignants décrivent un effondrement quasi total du système hospitalier : médicaments inabordables, ruptures d’énergie fréquentes, délais chirurgicaux interminables, et exode massif du personnel.
D’après Huniades Urbina-Medina, pédiatre et président de l’Académie nationale de médecine, « la situation sanitaire publique est égale ou pire qu’au cours des cinq dernières années ». Les patients atteints de cancers, de traumatismes ou nécessitant une chirurgie orthopédique restent hospitalisés pendant des mois avant d’être opérés. Cette lenteur accroît les coûts de prise en charge et compromet gravement les chances de guérison.
Alors que l’OMS préconise un investissement équivalent à 6 % du PIB pour la santé publique, le Venezuela n’y consacre qu’entre 1,5 % et 1,8 %.
La dégradation actuelle s’inscrit dans une crise structurelle débutée il y a un quart de siècle. L’avènement d’Hugo Chávez en 1999 et sa « Révolution bolivarienne » avaient initialement permis l’expansion de brigades de santé, souvent composées de médecins cubains, dans les quartiers les plus défavorisés, financées par la manne pétrolière des années 2000. Cependant, après la mort de Chávez en 2013 et la chute brutale des cours du pétrole, son successeur Nicolás Maduro a privilégié la consolidation autoritaire de son pouvoir au détriment des dépenses sociales. Hyperinflation, pénuries chroniques et corruption ont précipité un exode sans précédent : huit millions de Vénézuéliens ont quitté le pays, dont une part importante de professionnels de santé.
Entre 2016 et 2019, la crise sanitaire a atteint son paroxysme. Les ruptures de médicaments et de matériel médical étaient quasi totales, et le gouvernement a cessé de publier les bulletins épidémiologiques officiels. Cette opacité a masqué la résurgence de maladies infectieuses comme le paludisme, la dengue et la diphtérie, pourtant éradiquées depuis des décennies. Aujourd’hui encore, d’après l’ONU, 7,9 millions de Vénézuéliens nécessitent une assistance humanitaire urgente. Cependant, l’aide internationale s’amenuise, affaiblie à la fois par la lassitude des bailleurs et la suppression de l’Agence américaine pour le développement international (USAID), qui soutenait de nombreuses ONG locales et régionales.
Les répercussions de la crise débordent les frontières. La Colombie voisine, qui accueille plus de 2,8 millions de réfugiés vénézuéliens, a renforcé la capacité de ses hôpitaux frontaliers. De nombreux habitants du côté vénézuélien traversent régulièrement pour obtenir des soins de base ou des traitements lourds, illustrant l’effondrement du système national.
La chute de Maduro, même si elle marque un tournant historique, ne garantit donc pas la sortie de crise. Le secteur médical reste exsangue, la confiance des soignants fragile, et la population prise en étau entre espoirs de renouveau et continuité d’un appareil d’État encore répressif. Le redressement de la santé publique vénézuélienne exigera bien davantage que des déclarations d'intention, conclue The Lancet. "Il nécessitera une restauration durable des institutions, un financement stable, et la liberté pour les professionnels de santé de s’exprimer sans craindre pour leur sécurité".











