Oncologie
Obésité : Une perte de poids de 5 % correspond à une réduction du risque de cancer de 5 %
Une étude apporte des arguments solides en faveur d'un effet protecteur de la perte de poids réelle, non chirurgicale, sur le risque de cancer, et ce indépendamment du type de tumeur. Elle plaide pour que l'obésité soit traitée comme une maladie chronique à part entière dans les stratégies de prévention oncologique.
- Zarina Lukash Novoprokopivka, Ukraine/iStock
Cette étude publiée dans la revue Obesity lien en 2026, menée par Mariam-Smith et ses collaborateurs à partir des données de la Cleveland Clinic, explore une question majeure : une perte de poids obtenue par des moyens non chirurgicaux, dans des conditions réelles de soin, est-elle associée à une réduction du risque de cancer chez les personnes obèses ? Si le lien entre obésité et cancer est depuis longtemps documenté, l'effet protecteur d'une perte de poids conventionnelle restait mal établi, les études existantes étant peu nombreuses, souvent insuffisamment puissantes sur le plan statistique et donnant des résultats contradictoires.
Pour répondre à cette question, les auteurs ont conduit une étude observationnelle rétrospective de grande ampleur. Sur les 525 873 adultes vus à la Cleveland Clinic entre janvier 2000 et décembre 2022, 143 630 répondaient aux critères d'inclusion : être âgé d'au moins 20 ans, présenter un IMC supérieur ou égal à 30 kg/m² et avoir effectué au moins sept consultations sur une période de trois ans. Ont été exclus les patients ayant des antécédents d'abus de substances, d'amputation, d'infection par le VIH, de transplantation d'organe, de troubles thyroïdiens ou ayant bénéficié d'une chirurgie bariatrique. Le design retenu est un design cas-témoins : 7 703 cas présentant un cancer incident ont été identifiés et comparés à 135 927 témoins. Les auteurs ont analysé l'association entre la variation de l'IMC et le risque de cancer sur trois intervalles temporels distincts : 3, 5 et 10 ans précédant le diagnostic.
Deux catégories de critères d'évaluation ont été définies. Les critères principaux regroupent les cancers directement liés à l'obésité, notamment les cancers de l'endomètre, du côlon, du rectum, du foie, du pancréas, de l'œsophage, du rein, du sein post-ménopausique, de la vésicule biliaire, ainsi que le myélome multiple. Les critères secondaires englobent l'ensemble des tumeurs malignes répertoriées dans les dossiers médicaux, organisées selon la classification CIM-10. Pour limiter le biais lié aux variations de poids induites par la maladie elle-même, les mesures d'IMC retenues chez les cas sont celles enregistrées entre 6 et 12 mois avant le diagnostic. Une pondération par la probabilité inverse de traitement a été appliquée pour assurer la comparabilité entre cas et témoins, notamment en raison d'un écart d'âge médian de neuf ans entre les deux groupes.
Les résultats sont cohérents et significatifs. Pour les cancers liés à l'obésité, chaque réduction de 1 % de l'IMC est associée à une diminution du risque à 3 ans (OR = 0,990) et à 5 ans (OR = 0,989). Une perte de poids de 5 % correspond à une réduction du risque de l'ordre de 5 % sur ces deux horizons temporels. Concernant l'ensemble des tumeurs malignes, la perte de poids est significativement protectrice aux trois intervalles étudiés, avec des odds ratios inférieurs à 1 pour les suivis à 3, 5 et 10 ans. Une perte de 5 % du poids corporel est ainsi associée à une probabilité de cancer réduite de 3,9 %, 3,0 % et 4,4 % respectivement à 3, 5 et 10 ans.
Plusieurs types de cancers montrent des associations très nettes
Plusieurs types de cancers montrent des associations particulièrement nettes. La perte de poids est liée à une réduction significative du risque de cancer de l'endomètre sur les trois périodes de suivi, et du carcinome à cellules rénales sur deux périodes. Le myélome multiple, quant à lui, voit son risque diminuer de façon significative uniquement sur le suivi à 10 ans. En revanche, aucune association significative n'est retrouvée pour le cancer du sein, résultat cohérent avec d'autres travaux dans le domaine, dont l'essai SPLENDID portant sur la chirurgie bariatrique. Les auteurs évoquent la complexité des interactions entre obésité, statut hormonal et moment de vie pour expliquer cette absence d'effet.
Sur le plan des mécanismes, plusieurs voies biologiques sont proposées. L'excès de masse grasse perturbe la production d'adipokines — leptine, adiponectine, résistine — et favorise l'hyperinsulinémie et l'insulinorésistance, qui jouent un rôle établi dans la progression tumorale. La leptine stimule par ailleurs la prolifération de l'épithélium colique et inhibe l'apoptose. La perte de poids permettrait de restaurer la surveillance immunitaire, d'améliorer la fonction des lymphocytes T et de normaliser le profil des adipokines, des effets particulièrement pertinents pour les cancers hormono-dépendants et ceux impliquant fortement le système immunitaire.
Les analyses de sensibilité confirment la robustesse des résultats : les résultats non pondérés sont cohérents avec les résultats pondérés, en direction comme en amplitude. Les analyses par sous-groupes selon le sexe montrent des associations significatives chez les hommes comme chez les femmes. Les sous-groupes selon l'indice de comorbidité de Charlson révèlent que les associations sont principalement portées par les patients ayant un faible niveau de comorbidités, ce qui atténue en partie l'hypothèse d'une perte de poids involontaire liée à des maladies sous-jacentes graves.
Une étude observationnelle et rétrospective
L'étude reconnaît plusieurs limites. Le caractère observationnel et rétrospectif ne permet pas d'établir de causalité directe. La distinction entre perte de poids intentionnelle et non intentionnelle n'est pas possible à partir des données des dossiers médicaux électroniques. L'IMC, utilisé comme mesure de référence, ne distingue pas masse maigre et masse grasse. La population de la Cleveland Clinic, majoritairement blanche et résidant en Ohio, n'est pas nécessairement représentative de la population générale américaine. Enfin, l'hypothèse d'une relation linéaire entre variation de poids et risque oncologique mériterait d'être mise à l'épreuve par des analyses explorant d'éventuelles relations non linéaires.
En conclusion, cette étude apporte des arguments solides en faveur d'un effet protecteur de la perte de poids réelle, non chirurgicale, sur le risque de cancer, et ce indépendamment du type de tumeur. Elle plaide pour que l'obésité soit traitée comme cancetune maladie chronique à part entière dans les stratégies de prévention oncologique, et souligne l'intérêt des nouveaux médicaments anti-obésité — notamment les agonistes des récepteurs du GLP-1 — comme leviers potentiels de réduction du risque de cancer, sous réserve de confirmation par des études prospectives dédiées.








