Politisation de la science
The New England Journal of Medicine contre Donald Trump
Evènement rare, The New England Journal of Medicine (NEJM) dénonce le 15 juin 2026 dans un éditorial le virage dangereux opéré par l’administration américaine dans le domaine de la recherche médicale. Et rappelle en conclusion : "lorsque la science est politisée, tout le monde y perd ».
- Dmitry Vinogradov Longwood, United States/iStock
Sommes-nous en plein cœur du moment Orwellien, le titre d’un livre paru récemment en France (1) ? Evènement rare, The New England Journal of Medicine (NEJM) lien dénonce le 15 juin 2026 dans un éditorial le virage dangereux opéré par l’administration américaine dans le domaine de la recherche médicale. Avec des secousses sismiques pour l’état de la santé mondiale. A l’origine du coup de sang de la revue de référence, les menaces qui pèsent sur l'Office of Management and Budget (OMB) de la Maison-Blanche. Les piliers de la recherche, comme chacun le sait, reposent sur l'indépendance scientifique et l'évaluation par les pairs. Or, les propositions réglementaires récentes suggèrent de leurs substituer de nouvelles règles qui mécaniquement instaureront une dépendance des objets de la recherche aux demandes du pouvoir politique.
Un score reposant exclusivement sur la valeur scientifique du projet
Pour comprendre l'enjeu, la rédaction du NEJM rappelle d'abord le fonctionnement du système actuel. Lorsqu'un chercheur soumet une demande de financement à un Institut des NIH, celle-ci fait l'objet d'une double procédure : un examen administratif de conformité, puis une évaluation scientifique menée par un panel d'experts indépendants du domaine. Ces évaluateurs attribuent un score de priorité fondé exclusivement sur la valeur scientifique du projet, à l'abri de toute pression politique. L'Institut décide ensuite du nombre de projets finançables en fonction de son budget, et les attributions sont accordées en suivant strictement ce classement par mérite. La direction des NIH et le Congrès peuvent, certes, moduler les grandes enveloppes budgétaires ou lancer des appels à projets ciblés, mais les décisions de financement individuel restent quasi intégralement guidées par des critères scientifiques. Une fois le financement accordé, les travaux se déroulent jusqu'à leur terme, sauf défaillance du bénéficiaire.
La réforme romprait sur 3 points essentiels
Les modifications proposées par l'OMB rompraient avec ce modèle sur trois points essentiels. En premier lieu, elles permettraient à des personnes nommées pour des raisons politiques de prendre des décisions de financement en ignorant les recommandations d'experts scientifiques indépendants. En deuxième lieu, elles autoriseraient l'interruption d'un financement à tout moment et sans justification au cours d'une période de subvention en cours. En troisième lieu, elles introduiraient de nouvelles règles restreignant sévèrement les collaborations internationales, dont toute forme serait soumise à une approbation politique préalable.
Substituer une logique partisane à la rigueur du mérite scientifique
L'éditorial dénonce d'abord avec vigueur les conséquences de la première proposition. Confier le pouvoir décisionnel ultime à des personnalités nommées pour des considérations politiques plutôt que scientifiques reviendrait à substituer une logique partisane à la rigueur du mérite scientifique. Or la sélection des projets présentant le plus grand potentiel de progrès scientifique constitue une tâche d'une complexité extrême, qui exige précisément l'expertise des pairs. Ce sont ces mécanismes qui, en soixante-dix ans, ont permis aux recherches financées par les NIH d'améliorer durablement la qualité de vie, de transformer la médecine. La rédaction note, non sans ironie, que la proposition de l'OMB évoque elle-même la notion d'« excellence scientifique » sans la définir clairement, et que cette expression, telle qu'elle est utilisée par l'administration actuelle, semble en contradiction avec le principe d'évaluation par les pairs qu'elle prétend par ailleurs valoriser.
Le risque de l'interruption arbitraire de financements en cours
La deuxième menace, celle de l'interruption arbitraire de financements en cours, est jugée particulièrement grave du point de vue éthique et méthodologique. L'essai contrôlé randomisé demeure le standard de référence en recherche biomédicale précisément parce que ses méthodes minimisent les biais et les idées préconçues. Or ces essais s'inscrivent dans des temporalités longues : un à deux ans pour l'obtention du financement, trois à quatre ans de conduite de l'étude, puis plusieurs années de suivi à long terme pour les maladies chroniques ou rares. Toute interruption motivée par des raisons politiques plutôt que scientifiques compromettrait l'intégrité méthodologique de l'essai, mais aussi la sécurité des patients inclus. Que deviendraient des participants enrôlés dans un essai oncologique interrompu à sa quatrième année ? Comment assurer le suivi des données de sécurité et d'efficacité à long terme ? Ces questions soulèvent la question de la responsabilité éthique des médecins-chercheurs à l'égard des patients qu'ils incluent dans leurs protocoles. Par ailleurs, un tel régime de financement erratique découragerait les chercheurs d'entreprendre des projets ambitieux et pluriannuels, réduisant à terme le vivier de cliniciens et de chercheurs fondamentaux aux États-Unis, et compromettant la capacité du pays à innover.
La mise en danger des partenariats internationaux
La troisième proposition, relative aux partenariats internationaux, est également contestée avec fermeté. La compréhension des maladies humaines requiert de les étudier là où elles se manifestent. Le cancer gastrique, par exemple, est nettement plus fréquent en Asie du Sud-Est qu'aux États-Unis : des collaborations avec des centres cliniques des régions les plus touchées permettent de mener des études en quelques années plutôt qu'en quelques décennies, à moindre coût et avec un bénéfice plus large pour l'ensemble des populations concernées, y compris américaine. La même logique s'applique aux maladies infectieuses émergentes comme Ebola ou la tuberculose : mieux vaut les étudier et les contenir à la source, quand les cas sont encore peu nombreux et géographiquement circonscrits, que d'attendre leur diffusion pour réagir. Soumettre ces partenariats à une approbation politique reviendrait à ralentir considérablement la réponse aux menaces sanitaires mondiales.
Pour conclure, la rédaction du NEJM convoque l'exemple historique du lyssenkisme soviétique, cet épisode où la mise sous tutelle politique de la science — en l'occurrence, la promotion par Trofim Lyssenko de théories pseudo-agronomiques niant la génétique mendélienne — aboutit à des récoltes catastrophiques et à l'éradication de décennies d'enseignement et de pratique de la génétique moderne dans l'ensemble du bloc soviétique. La leçon est claire : laisser la politique dicter les priorités scientifiques ne nuit pas seulement à la science, elle nuit aux populations.
L'éditorial se termine par un appel direct aux lecteurs à faire entendre leur voix dans le cadre de la consultation publique ouverte sur ces propositions réglementaires, rappelant que lorsque la science est politisée, « tout le monde y perd » selon les mots du NEJM. Les médecins français devraient-ils également y contribuer ?
(1) Le moment Orwellien, la science face aux nouveaux obscurantismes (Ed du seuil, 240 p , 2026, 19 euros)











