Neurologie
Maladies neurodégénératives : faut-il interdire le jeu de tête au football ?
Une étude apporte pour la première fois, en conditions réelles de match et après contrôle rigoureux de l'intensité d'effort, la preuve que des têtes pratiquées à un niveau amateur peuvent induire une perturbation aiguë mesurable de biomarqueurs sanguins de lésions neuronales.
- JLco - Julia Amaral/iStock
Faudrait-il interdire le jeu de tête lors de la prochaine coupe du monde de football ? En France, depuis décembre 2025, le Fédération française de football interdit les coups de tête lors des matchs et entraînement des enfants de moins de dix ans. Mais une nouvelle étude publiée dans JAMA lien le 18 mai incite peut-être à étendre le champ de la proscription. Différents indices incitent à cet élargissement. Les anciens footballeurs professionnels présentent un risque deux à trois fois plus élevé de développer une maladie neurodégénérative par rapport à la population générale, un constat partagé avec d'autres sports de contact tels que la boxe, le football américain et le rugby. L'exposition cumulative à des impacts répétés à la tête, et notamment les têtes, est suspectée de contribuer à ce risque, d'autant que les postes impliquant une plus grande fréquence de têtes — comme les défenseurs — sont associés à une surmortalité neurodégénérative. Cependant, les effets aigus des têtes sur l'intégrité neuronale restent mal documentés, en partie parce que les études existantes présentaient des limitations méthodologiques importantes : protocoles expérimentaux non représentatifs des conditions de jeu réelles, absence de contrôle de l'intensité de l'exercice physique comme facteur confondant majeur, et puissance statistique insuffisante pour détecter des effets de faible amplitude.
C'est dans ce contexte que s'inscrit cette étude cas-témoins prospective, menée en population générale aux Pays-Bas entre août et décembre 2024, sous l'égide de l'Amsterdam UMC, en collaboration avec la Fédération royale néerlandaise de football. L'objectif principal était d'évaluer l'association aiguë entre l'exposition réelle aux têtes lors de matchs de football amateur de haut niveau et les variations de six biomarqueurs sanguins de lésions neuronales : la protéine tau phosphorylée en position 217 (p-tau217), reflet de la phosphorylation du cytosquelette axonal ; la protéine S100B, marqueur d'activation astrogliale ; l'énolase neuronale spécifique (NSE), indicateur de lésions du corps cellulaire neuronal ; la protéine tau d'origine cérébrale (BD-tau), marqueur de lésions axonales d'origine centrale ; la chaîne légère des neurofilaments (NfL), témoin de lésions axonales ; et la protéine gliale fibrillaire acide (GFAP), reflet des lésions et de l'activation astrogliales.
La cohorte finale comprenait 302 joueurs masculins (âge moyen 24,6 ans), recrutés pour participer à l'un des 11 matchs officiels arbitrés par la fédération. Des prélèvements sanguins veineux étaient réalisés avant le match, immédiatement après (moins d'une heure), et pour une partie des participants, 24 à 48 heures plus tard. L'exposition aux têtes était quantifiée par analyse vidéo post-match à l'aide d'un outil validé, permettant de distinguer les têtes simples, les têtes multiples, et les têtes à fort impact — définies par une trajectoire de balle supérieure à 20 mètres avant le contact. L'intensité de l'effort physique était mesurée par géolocalisation et cardiofréquencemétrie, puis synthétisée en une variable composite par analyse en composantes principales afin d'ajuster l'ensemble des analyses statistiques. La variation du volume plasmatique induite par l'exercice a également été estimée et intégrée dans une analyse de sensibilité.
Parmi les 302 participants inclus, 216 (72 %) ont été exposés à au moins une tête au cours du match, avec une moyenne de 2,0 têtes par joueur. Quarante-huit pour cent des joueurs ont subi des têtes à fort impact, dont 80 (26 %) une seule et 65 (22 %) plusieurs. Les résultats principaux portent sur deux biomarqueurs : la S100B et la p-tau217.
Un plus grand nombre de têtes est associé à une élévation de la S100B
Pour la S100B, les joueurs exposés aux têtes ont présenté une augmentation immédiate significativement plus importante (+34,7 %) que les joueurs non exposés (p FDR = 0,03 ; d de Cohen = 0,29). Une relation dose-réponse a été mise en évidence : un plus grand nombre de têtes était associé à une élévation plus marquée de la S100B (β = 0,07 par tête ; p FDR = 0,02), avec une significance statistique observée dès plus de deux têtes. L'exposition à une seule tête à fort impact était déjà associée à une augmentation significative de la S100B (+26,7 % ; d de Cohen = 0,32), et ce résultat était encore plus marqué en cas de têtes à fort impact multiples (+51,4 % ; d de Cohen = 0,43).
Pour la p-tau217, aucune différence significative globale n'était observée entre exposés et non exposés. En revanche, la relation dose-réponse était significative : un plus grand nombre de têtes était associé à une élévation plus importante de la p-tau217 (β = 0,09 par tête ; p FDR = 0,01), avec une augmentation statistiquement notable dès plus de deux têtes. Les têtes à fort impact multiples étaient associées à une augmentation immédiate de la p-tau217 de +51,4 % par rapport aux non exposés (d de Cohen = 0,40). Les quatre autres biomarqueurs — NSE, BD-tau, NfL et GFAP — n'ont montré aucune association significative avec l'exposition aux têtes, quelle que soit la modalité d'exposition considérée. Les auteurs proposent plusieurs explications : la NfL présente un délai de libération prolongé après lésion axonale, atteignant son pic plusieurs semaines après le traumatisme ; la GFAP pourrait avoir atteint son pic entre 20 et 24 heures après le match, avant le prélèvement différé. Quant à la BD-tau, son dosage pourrait être moins sensible que celui de la p-tau217 pour la détection des effets des chocs à la tête.
Les élévations observées normalisées lors du prélèvement différé à 24-48 heures
Toutes les élévations observées s'étaient normalisées lors du prélèvement différé à 24-48 heures. Les auteurs soulignent toutefois que cette normalisation des concentrations ne saurait être assimilée à une récupération tissulaire neuronale. L'ensemble des résultats demeurait robuste après correction pour la variation du volume plasmatique.
Sur le plan clinique et de santé publique, cette étude apporte pour la première fois, en conditions réelles de match et après contrôle rigoureux de l'intensité d'effort, la preuve que des têtes pratiquées à un niveau amateur peuvent induire une perturbation aiguë mesurable de biomarqueurs sanguins de lésions neuronales. Les relations dose-réponse observées suggèrent que limiter le nombre de têtes — et en particulier les têtes à fort impact — pourrait réduire l'impact aigu sur l'intégrité neuronale. Les limites de l'étude incluent son caractère exclusivement masculin et adulte, sa restriction aux joueurs amateurs de haut niveau, et la nature observationnelle du design qui limite les conclusions causales.








