Livres
Jacqueline Manicom, sage-femme, écrivaine et Guadeloupéenne, une (re)découverte.
Ces années-là, les maternités au début des années 70 avant le vote de la loi Veil relevaient encore de la cour des miracles. Avec ce livre publié en 1974, Jacqueline Manicom retrace la vie quotidienne d'un service parisien avant la déferlante des conquête féministes. C'est également la découverte d'une écrivaine féministe et engagée qui n'aura écrit que deux livres avant de mettre fin à ses jours. Retour sur le monde d'hier.
Avortements dramatiques, contraception balbutiante, droits du patient ignoré, règne sans partage du paternalisme médical, nuit « peuplée de gémissement et de cris », d’avant la péridurale, Jacqueline Manicom, sage-femme, noire et féministe livre un regard saisissant sur le monde d’hier, à savoir l’hôpital des années 70, ou plutôt un service de gynécologie-obstétrique avant le vote de la loi Veil. Ces années-là étaient sombres. La fin des salles communes constituait une des seules avancées positives. Et la hiérarchie apparaissait encore plus pesante. Face à une faute évidente d’un médecin, le silence était la seule réponse possible. On s’interrogeait même sur l’avenir de la profession de sage-femme condamnée peut-être à disparaître…
Enfin, c’était encore le temps où l’appellation de l’Assistance Publique désignait bien l’une de ses missions, celle de recueillir les enfants nombreux, abandonnés à la naissance.
C’est donc un livre de combat avec un regard aiguisé, juste, sur le quotidien d’une soignante engagée, à l’origine dès 1964 de la création du planning familial en Guadeloupe. Cette action militante vient de loin. Sa mère en 20 ans a eu 20 grossesses ! Suite logique, elle pratique des avortements clandestins et participe au fameux procès de Bobigny qui ouvre une brèche décisive à l’adoption de la loi Veil quelques mois plus tard. Le livre ne se réduit toutefois pas au combat féministe. Il porte aussi la voix d’une femme en bute contre le racisme ordinaire. On ne parlait pas encore d’intersectionnalité !
Mais le militantisme n’est peut-être pas une fin en soi. Et dissimule des blessures profondes. Deux ans après la parution de la Graine en 1974, Jacqueline Manicom met fin à ses jours. Vient dans le sillage de cette disparition l’oubli de cet itinéraire singulier dans la France des années 60 et 70.
La réédition, 50 ans plus tard, est une heureuse initiative. Elle permet d’entendre cette voix en avance sur son temps qui entend aussi produire une œuvre littéraire au-delà du cadre du témoignage ou du document d’époque.
Certes, l’écriture est parfois appliquée. Toutefois la voix qui se cherche parfois entre les Antilles et Paris, était riche de belles promesses. Dans une autre dimension, Jacqueline Manicom contribue aussi à l’émergence de la littérature créole avec ses croyances et ses personnages si loin du rationalisme hexagonal et de sa langue corsetée. Elle enveloppe ces exilés venus à Paris afin d’occuper ces métiers invisibles d’une douce tendresse. Et nous raconte entre les coutumes que l’on aimerait adopter ici en métropole comme celui d’enterrer le nombril du nouveau-né sous un arbre à pain. Respecte-t-on encore la tradition au CHU de Pointe-à-Pitre ?
Jacqueline Manicom, La Graine, collection l’Imaghinaire, Ed Gallimard 2026, 230p, 10,50 euros








