Santé publique
Pourquoi les sachets de nicotine bientôt interdits en France sont autorisés dans les pays anglo-saxons.
Les politiques différentes de santé publique illustrent le fossé qui se creuse entre la France et les Etats-Unis. Illustration avec les mesures adoptées par les deux pays sur les sachets de nicotine.
- Adam Bartosik/iStock
En pleine trêve des confiseurs, le Conseil d’Etat a suspendu le 22 décembre le décret gouvernemental qui interdisait la fabrication, la production et l’exportation des sachets de nicotine à compter du 1er avril 2026. Pour autant, la plus haute juridiction française ne se prononce pas sur le fond. Le 2 janvier 2026, un article Can Nicotine Pouches Help People Quit Smoking? de Shravya Pant et Samantha Anderer publié dans JAMA (Medical News) présente pour un lecteur français un tableau plus nuancé des avantages et inconvénients de cette nouvelle voie de délivrance orale de la nicotine. Et signale l’autorisation par la Food and Drug Administration (FDA) en décembre dernier de six sachets de nicotine d’une marque américaine. Soit un nouvel élément qui illustre les approches différentes de politiques de santé publique adoptées par la France d’une part et les pays anglo-saxons d’autre part.
Mais à ce jour, quelles sont les études disponibles sur l’intérêt ou non de ces sachets de nicotine ?
Les sachets de nicotine orale (ou nicotine pouches) sont de nouveaux dispositifs de délivrance de nicotine sans tabac ni combustion, placés entre la lèvre et la gencive pour permettre l’absorption de nicotine par la muqueuse buccale. Ils se présentent en emballages petits et aromatisés et sont vendus dans de nombreux pays depuis quelques années,
Sur le plan pharmacologique, les sachets délivrent de la nicotine de manière soutenue par la muqueuse bucco-gingivale. Ce qui évite l’inhalation de particules ou de produits de combustion, principaux vecteurs de toxicité dans le tabac fumé. Leur profil de risque théorique est donc nettement inférieur à celui des cigarettes, du fait de l’absence de milliers de composés cancérigènes et toxiques générés par la combustion. Certains essais pharmacocinétiques montrent que la nicotine peut atteindre des niveaux plasmatiques comparables à ceux observés avec d’autres formes de substitution nicotinique, suggérant qu’ils pourraient satisfaire les besoins nicotiniques du fumeur.
Données cliniques limitées
Cependant, les données cliniques évaluant spécifiquement l’impact des sachets de nicotine sur l’arrêt du tabac sont très limitées. Une revue systématique récente des essais randomisés portant sur ces produits identifie seulement quelques petites études, avec des effectifs modestes (moins de 300 participants au total) et des durées courtes. Ces études ont mesuré des résultats tels que la réduction du nombre de cigarettes fumées, l’intensité des envies et l’acceptabilité du produit. Si certains essais montrent une réduction de la consommation de cigarettes, ils n’ont pas démontré de manière statistiquement significative que l’utilisation de sachets de nicotine augmente les taux d’abstinence complète par rapport à des contrôles ou à d’autres formes de substitution nicotinique.
Le niveau de preuve global reste faible et il n’existe actuellement aucune étude robuste de longue durée comparant l’usage de sachets de nicotine à des stratégies validées d’aide au sevrage Les conclusions des revues systématiques soulignent l’incertitude quant à leur efficacité réelle pour favoriser l’arrêt du tabac et recommandent des recherches plus vastes et rigoureuses, incluant des essais comparatifs contre les traitements de substitution nicotinique classiques et des suivis prolongés pour mesurer l’abstinence à long terme.
En ce qui concerne les effets secondaires, les études disponibles signalent généralement des effets indésirables légers à modérés (irritations buccales, maux de gorge, céphalées), sans événements graves directement attribués aux sachets dans les essais cliniques publiés. Cependant, ces données sont limitées à des périodes de suivi courtes et des petits échantillons, ce qui ne permet pas d’exclure des risques moins fréquents ou sur le long terme.
L’utilisation non thérapeutique de ces produits, notamment hors supervision médicale et sans doses standardisées, soulève également des préoccupations de santé publique.
Potentiel d'addiction à la nicotine
Un autre point essentiel est le potentiel d’addiction continue à la nicotine. Contrairement aux traitements de substitution nicotinique conçus pour être utilisés dans un cadre thérapeutique avec un plan de sevrage progressif, les sachets peuvent contenir des concentrations élevées de nicotine et être utilisés très fréquemment au cours de la journée sans guidance médicale. Cette facilité d’usage peut mener à une dépendance prolongée et parfois à une augmentation de la consommation totale de nicotine, ce qui complique la transition vers une abstinence totale.
Enfin, ces produits présentent un risque important d’initiation à la nicotine, en particulier chez les jeunes et les non-fumeurs. Les sachets sont discrets, sans fumée, souvent aromatisés (menthe, fruits, bonbons) et présentés comme des produits « modernes » ou « sans danger ». Les données internationales montrent que ce type de marketing favorise l’expérimentation chez des publics qui n’auraient pas consommé de nicotine autrement. Ce qui va à l’encontre des objectifs de dénormalisation du tabac et de la nicotine.
Autant d’arguments qui expliquent la position des autorités sanitaires françaises. Mais au-delà, l’interdiction dans l’Hexagone reflète une différence de stratégie avec certains autres pays, comme la Suède ou les États-Unis, qui adoptent une approche plus axée sur la réduction des risques. L’autorisation de commercialisation après analyse de leur impact potentiel sur la santé publique par la FDA ne constitue pas une reconnaissance comme traitement de sevrage, mais repose sur l’hypothèse qu’ils pourraient représenter un risque inférieur à la cigarette pour des fumeurs adultes, sous réserve d’un contrôle strict du marketing et de l’accès des mineurs.
La France, au contraire, privilégie une politique de santé publique visant à réduire l’exposition globale à la nicotine, et non à multiplier les produits nicotiniques alternatifs sans preuve solide de bénéfice populationnel
À ce jour, toutefois, aucune autorité sanitaire majeure ne recommande les sachets de nicotine comme outil de sevrage tabagique validé.











