Santé publique
Epidémie d'Ebola : sommes-nous si démunis?
Face à l'épidémie actuelle d'Ebola, les experts s'interrogent sur la possibilité de recourir au vaccin Ervebo qui n'a pas été étudié sur la souche actuelle. Autre piste, l'utilisation possible des anticorps monoclonaux. Les experts français sont en pointe dans ce domaine avec le lancement récent d'un essai de phase III.
- underworld111/iStock
Face à la nouvelle épidémie d'Ebola en République démocratique du Congo, sommes-nous totalement désarmés ? Certes, elle est déjà classée parmi les trois plus importantes jamais recensées. Elle se propage dans une zone de conflit. Ce qui complique considérablement les efforts d'endiguement. Le virus en cause appartient à l'espèce Bundibugyo, une souche pour laquelle il n'existe à ce jour aucun vaccin spécifiquement homologué. Deux précédentes épidémies dues à ce même variant avaient été recensées, en 2007 puis en 2012. Bien que son taux de létalité soit estimé inférieur à celui du virus Ebola Zaïre, il reste redoutable, avec environ moins de 50 % de mortalité parmi les personnes infectées. L'OMS a d'ores et déjà qualifié la situation d'urgence de santé publique de portée internationale, et le nombre de cas suspects dépassait les 500, avec 130 décès présumés, selon leschiffres communiqués le 19 mai 2026 à l'Assemblée mondiale de la Santé réunie à Genève.
Face à cette situation alarmante, comme le recense le journal en ligne américain STAT, la communauté scientifique et l'OMS débattent de l'opportunité d'utiliser le seul vaccin Ebola homologué disponible, Ervebo, fabriqué par Merck et Pilule d'Or décernée par la revue Prescrie en 2020. Ce vaccin a été conçu pour cibler l'espèce Zaïre du virus Ebola, génétiquement distincte du Bundibugyo. La question centrale est donc de savoir s'il pourrait néanmoins offrir une protection croisée contre cette souche différente. Une réunion d'experts conseillant l'OMS est prévue pour examiner précisément cette question, mais la décision finale appartient aux pays touchés, la RDC et l'Ouganda.
Des meilleurs chances de survie chez des macaques
Les données scientifiques disponibles sur ce sujet sont rares et sujettes à interprétation. Une étude publiée en 2011 dans le Journal of Infectious Diseases avait montré que des macaques préalablement vaccinés avec un précurseur d'Ervebo présentaient de meilleures chances de survie après exposition au virus Bundibugyo que des animaux non vaccinés. Trois des quatre animaux vaccinés avaient survécu, contre un seul des trois animaux témoins. Toutefois, les chercheurs eux-mêmes tempèrent la portée de ces résultats, notamment parce que la petite taille des échantillons rend l'interprétation délicate. Une étude ultérieure, publiée en 2013 selon un protocole différent, est venue compliquer le tableau en montrant qu'un vaccin bivalent ciblant les espèces Zaïre et Soudan n'offrait pas de meilleure protection contre Bundibugyo que l'absence de vaccination.
Ces incertitudes sur l'efficacité vaccinale prennent un relief particulier à la lumière d'un article récemment publié dans la revue francophone MTSI (Médecine Tropicale et Santé Internationale), consacrée à la prophylaxie post-exposition contre le virus Ebola. Ce travail rappelle que si Ervebo reste le vaccin de référence homologué, son efficacité en prophylaxie post-exposition apparaît en réalité limitée. Une étude rétrospective cas-témoins citée dans cette revue ne lui attribue qu'une efficacité de seulement 16 % contre la survenue de la maladie lorsqu'il est administré dans une fenêtre temporelle compatible avec une prophylaxie post-exposition. Certes, aucune des 34 personnes ayant reçu ce vaccin dans ce cadre n'a développé la maladie à virus Ebola, mais les auteurs soulignent que le vaccin pourrait davantage réduire la sévérité de la maladie si elle survient que prévenir l'infection elle-même.
Le potentiel des anticorps monoclonaux
La revue MTSI met en revanche en avant le potentiel des anticorps monoclonaux, mAb114 (Ebanga) et REGN-EB3 (Inmazeb), comme outils de prophylaxie post-exposition plus prometteurs. En raison de leur action immédiate par immunisation passive, ces molécules sembleraient conférer une protection plus élevée que le vaccin après une exposition à haut risque. Les modèles animaux montrent un taux de survie de 100 %, et sur les 23 cas d'utilisation recensés chez l'humain dans ce cadre, aucun n'a développé la maladie. Les auteurs concluent que l'accès à ces anticorps monoclonaux devrait être garanti pour toute personne exposée à haut risque, et qu'un stock d'urgence devrait être constitué et maintenu. Ils appellent également à des recherches complémentaires sur l'interaction entre vaccination et administration d'anticorps, afin de déterminer les stratégies de prophylaxie post-exposition les plus efficaces. Pour valider ou non cette hypothèse de travail, l'ANRS lançait le 20 mars 2026 l'essai EBO-PEP, un essai multicentrique, multiépidémique, de phase III, comparatif, contrôlé, randomisé. La stratégie testée combine Inmazeb®, un traitement par anticorps monoclonaux capable de neutraliser rapidement le virus et Ervebo®, un vaccin visant à induire une protection immunitaire à long terme.Cette approche est comparée à la stratégie actuelle reposant uniquement sur la vaccination. L’objectif est de déterminer si la combinaison des deux interventions permet de réduire davantage le risque de développer la maladie dans les 21 jours suivant l’exposition. L'essai n'était bien sûr pas mené sur la souche actuelle de l'épidémie.
Utiliser le vaccin Everbo ?
C'est dans ce contexte d'incertitude scientifique qu'Armand Sprecher, médecin urgentiste au sein de l'organisation Médecins Sans Frontières et vétéran de nombreuses interventions contre des épidémies d'Ebola, a pris position en faveur de l'utilisation d'Ervebo, dans une interview accordée à STAT News le 18 mai 2026. Sa réflexion repose sur un raisonnement simple : en situation d'épidémie, on intervient avec les outils dont on dispose, et non avec ceux que l'on aurait souhaité avoir. Paraphrasant une formule attribuée à Donald Rumsfeld, il a rappelé que l'on affronte une crise sanitaire avec le vaccin disponible, pas avec celui que l'on espère développer un jour.
Pour Sprecher, les données issues des études sur les primates constituent une base suffisamment solide pour justifier le recours à Ervebo. Le vaccin est déjà connu pour sa sécurité. La plateforme vaccinale sur laquelle il repose a fait ses preuves. L'alternative à l'utilisation de ce vaccin imparfait n'est pas un vaccin meilleur, mais l'absence totale de vaccin. Cette option n'est tout simplement pas acceptable face à une épidémie aussi grave. Sprecher insiste néanmoins sur la nécessité d'une communication transparente avec les populations concernées, et sur l'importance de rester modeste quant aux attentes d'efficacité. Cette prudence dans la communication est, pour MSF, une condition éthique fondamentale de toute intervention vaccinale dans ce contexte.
En attendant, le débat est ouvert. Et les experts français sont en pointe dans cette controverse scientifique.











