Gériatrie
Statines en prévention primaire chez les octogénaires : un bénéfice significatif
La poursuite, voire l'instauration, d'un traitement par statines en prévention primaire chez des patients de 80 ans et plus sans antécédent cardiovasculaire est associée à une réduction significative de la mortalité et des événements coronariens, sans majoration des effets indésirables classiquement redoutés.
- Halfpoint Nova Bana, Slovakia/iStock
La question de la pertinence des statines en prévention primaire cardiovasculaire chez les patients de 80 ans et plus reste l'une des plus débattues en gériatrie clinique. Les données probantes soutenant cet usage dans cette tranche d'âge demeurent limitées. Ce qui conduit de nombreux praticiens à adopter une posture d'hésitation, voire de renoncement thérapeutique. C'est précisément pour combler ce vide que Lavon, Hamodi et Kassem ont conduit une étude de cohorte rétrospective comparative, publiée le 7 mars 2026 dans le Journal of the American Geriatrics Society LIEN.
Sur le plan méthodologique, les auteurs ont exploité les dossiers médicaux électroniques et les données de délivrance pharmaceutique de Clalit Health Services en Israël, sur la période janvier 2015 à décembre 2020. Ont été inclus des patients âgés d'au moins 80 ans, sans antécédent de maladie cardiovasculaire, utilisateurs persistants de statines, comparés à des patients similaires n'en recevant pas. Au total, les dossiers de 15 745 adultes ont été analysés : 8 413 utilisateurs de statines, d'âge moyen 83,7 ans, dont 95,2 % avaient débuté le traitement avant l'âge de 80 ans, et 7 332 non-utilisateurs, d'âge moyen 85,5 ans. Les critères de jugement comprenaient la mortalité toutes causes confondues, la survenue d'événements coronariens incidents, ainsi que la myopathie, la démence et le diabète, identifiés à partir des codes diagnostiques. Le suivi moyen était de quatre ans. L'observance thérapeutique a été évaluée par le medication possession ratio (MPR), avec un seuil de 80 % distinguant les utilisateurs persistants des utilisateurs moins assidus.
Une réduction de 31% de la mortalité
Résultats principaux, les patients traités par statines présentaient un risque de mortalité toutes causes confondues significativement inférieur à celui des non-traités, avec un hazard ratio ajusté de 0,69 (p < 0,001). Cela correspond à une réduction de 31 % de la mortalité toutes causes confondues. Par ailleurs, les utilisateurs persistants bénéficiaient d'une diminution de 21 % des nouveaux événements coronariens. Ces chiffres sont cliniquement significatifs et plaident pour un bénéfice absolu substantiel dans cette population, souvent perçue comme peu susceptible de tirer profit d'une prévention primaire.
Sur le plan de la tolérance, les données sont rassurantes. L'étude n'a observé aucune augmentation significative de l'incidence de la myopathie, de la démence ou du diabète de novo chez les patients traités par statines.
La crainte des effets indésirables musculaires et métaboliques, fréquemment invoquée pour justifier l'abstention thérapeutique, ne semble pas corroborée par ces données en situation réelle.
Au-delà de 75 ans, seule le NICE livre des indications précises
Le contexte scientifique et réglementaire dans lequel s'inscrit cette étude mérite d'être rappelé. Au-delà de 75 ans, seul le guide NICE britannique fournit une indication bien définie pour la prescription de statines en prévention primaire. Les recommandations des sociétés américaine (ACC/AHA) et européenne (ESC/EAS) restent plus prudentes ou moins explicites pour les patients très âgés, renvoyant souvent à une décision partagée sans seuil clairement établi. Cette hétérogénéité des recommandations reflète le manque historique d'essais cliniques randomisés dédiés aux octogénaires, une population systématiquement sous-représentée dans les grands essais de prévention cardiovasculaire.
Les auteurs concluent que les statines sont généralement sûres et bien tolérées dans cette population, et que le bénéfice absolu sur la mortalité apparaît substantiel, surpassant les risques mineurs habituellement associés à ces médicaments. Ils soulignent que l'âge seul ne devrait pas constituer un obstacle à la mise en place ou à la poursuite d'une thérapie préventive fondée sur les preuves.
Plusieurs limites doivent néanmoins tempérer l'enthousiasme. Le design rétrospectif de l'étude ne permettait pas de validation indépendante des données, l'ensemble des informations provenant d'une seule région d'Israël. Les causes de décès d'origine cardiovasculaire n'ont pu être validées et ont été exclues de l'analyse.
La généralisation à d'autres systèmes de soins, notamment le contexte français où la polypharmacie et la fragilité des personnes très âgées sont des enjeux majeurs, demande une certaine prudence.
En synthèse, cette étude apporte une contribution empirique utile à un débat clinique ouvert. Elle suggère que la poursuite, voire l'instauration, d'un traitement par statines en prévention primaire chez des patients de 80 ans et plus sans antécédent cardiovasculaire est associée à une réduction significative de la mortalité et des événements coronariens, sans majoration des effets indésirables classiquement redoutés.
Ces résultats incitent à reconsidérer au cas par cas les décisions de déprescription systématique liées à l'âge, en intégrant l'espérance de vie individuelle, l'état fonctionnel et les préférences du patient dans une démarche de décision partagée.











