La santé en questions

La douleur : premier symptôme, dernier combat

Treize millions de Français vivent avec une douleur chronique. Treize millions. Un chiffre massif, connu, documenté… et pourtant toujours marginalisé dans les politiques de santé, dans l’organisation des soins, et parfois même dans la pratique médicale quotidienne. C’est ce paradoxe que nous avons choisi de mettre au cœur de cette nouvelle émission de La Santé en Questions, nouvelle formule : la douleur n’est pas seulement un symptôme, elle peut devenir une maladie, et elle est aussi un révélateur brutal des limites de notre système de santé. Une émission qui concerne tous les médecins, disponible sur YouTube à partir du 13 février 2026.

  • 11 Février 2026
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    La douleur est partout : premier motif de consultation, première inquiétude exprimée par les patients, premier facteur de désorganisation de la vie personnelle, professionnelle et familiale. Et pourtant, elle reste paradoxalement l’un des objets médicaux les plus mal pensés collectivement.  

    La douleur n’est pas une spécialité. Ou plutôt : elle ne devrait pas l’être.

    C’est le point de départ de cette émission : la douleur traverse toutes les disciplines, toutes les pathologies, tous les âges de la vie. Elle est le dénominateur commun de la médecine de ville, de l’hôpital, de l’urgence, du suivi chronique, du soin palliatif.

    Et pourtant, faute de temps, de formation suffisante, d’outils organisationnels adaptés, la douleur est trop souvent réduite à un bruit de fond, un symptôme secondaire que l’on espère voir disparaître en traitant « la cause ».

    Cette émission s’adresse donc à tous les médecins, quelle que soit leur spécialité :

    • généralistes,
    • spécialistes d’organe,
    • hospitaliers,
    • libéraux,
    • urgentistes,
    • médecins coordonnateurs,
    • médecins impliqués dans les parcours complexes.

    Car tous rencontrent la douleur, mais peu disposent réellement des moyens pour la prendre en charge correctement quand elle s’installe, se chronicise ou échappe aux traitements classiques.

    Quand la douleur cesse d’être un symptôme

    L’un des messages forts de l’émission est la distinction fondamentale entre :

    • la douleur aiguë, symptôme d’alerte, utile, transitoire,
    • et la douleur chronique, qui devient une pathologie à part entière.

    Cette distinction, pourtant bien connue sur le plan théorique, reste encore insuffisamment intégrée dans la pratique quotidienne. Trop souvent, la douleur chronique est abordée avec les mêmes réflexes que la douleur aiguë : escalade médicamenteuse, répétition d’examens, errance thérapeutique.

    Or, la douleur chronique obéit à d’autres mécanismes :

    • neurologiques,
    • centraux,
    • émotionnels,
    • cognitifs,
    • sociaux.

    Elle ne se laisse pas enfermer dans une logique purement lésionnelle. Ne pas reconnaître la douleur comme maladie, c’est exposer le patient à des années de souffrance inutile, mais aussi exposer le système de santé à une spirale coûteuse et inefficace.

    Un système mal armé, malgré les plans douleur

    La France a longtemps été en pointe sur la question de la douleur. Plans nationaux, structuration des centres, reconnaissance institutionnelle : sur le papier, le sujet a existé.

    Mais dans la réalité du terrain, les limites apparaissent vite :

    • trop peu de structures douleur,
    • des délais parfois incompatibles avec la souffrance des patients,
    • une articulation encore insuffisante avec la médecine de ville,
    • un manque criant de temps médical dédié.

    La douleur est chronophage.
    Elle nécessite :

    • une écoute prolongée,
    • une évaluation multidimensionnelle,
    • une fixation d’objectifs réalistes,
    • un suivi au long cours.

    Or, notre organisation des soins reste fondée sur des consultations courtes, segmentées, orientées vers l’acte plus que vers l’accompagnement.

    La douleur met en crise le modèle même de la consultation médicale telle qu’elle est aujourd’hui structurée.

    Une pauvreté thérapeutique déroutante

    Autre constat frappant : l’extrême pauvreté de l’innovation pharmacologique dans le champ de la douleur.

    Alors que des millions de patients sont concernés, l’arsenal thérapeutique repose encore largement sur :

    • le paracétamol,
    • les anti-inflammatoires,
    • les opioïdes,
    • quelques classes adjuvantes pour les douleurs neuropathiques.

    Comparaison édifiante :
    des dizaines de molécules disponibles pour l’hypertension,
    mais seulement quelques options réellement efficaces pour la douleur chronique.

    Cette situation n’est pas liée à un manque d’intérêt scientifique, mais à :

    • la difficulté de démontrer une supériorité clinique nette,
    • les exigences réglementaires,
    • les contraintes économiques,
    • la crainte des effets indésirables (notamment opioïdes).

    La douleur est un marché immense… mais un terrain d’innovation à haut risque, peu attractif pour l’industrie dans les cadres actuels.

    Nociceptif, neuropathique, nociplastique : mieux comprendre pour mieux soigner

    L’émission prend le temps — et c’est rare — de clarifier les grands mécanismes de la douleur :

    • douleurs nociceptives (liées à l’inflammation ou à la lésion),
    • douleurs neuropathiques (atteinte du système nerveux),
    • douleurs nociplastiques, longtemps mal identifiées, sans lésion objectivable, mais bien réelles.

    Ces dernières concernent des pathologies fréquentes :

    • fibromyalgie,
    • syndrome de l’intestin irritable,
    • céphalées chroniques,
    • certaines douleurs pelviennes,
    • douleurs diffuses inexpliquées.

    Le risque majeur, pour ces patients, est la disqualification médicale :
    examens normaux, imagerie rassurante, biologie vierge… donc douleur suspectée, minimisée, parfois psychologisée à outrance.

    Or, l’absence de marqueur ne signifie pas l’absence de mécanisme.

    Le temps, nerf de la guerre

    Tout converge vers un mot : le temps.

    Temps d’écoute. Temps d’évaluation. Temps de coordination. Temps d’explication. Temps de suivi…

    La douleur chronique ne se traite pas en 15 minutes. Elle exige une approche progressive, personnalisée, souvent pluridisciplinaire. C’est précisément là que le système craque.

    Et ce n’est pas un reproche individuel adressé aux médecins, mais un constat structurel :
    on demande aux praticiens de faire face à des situations complexes avec des outils conçus pour des problèmes simples.

    Une question éminemment politique

    La douleur n’est pas qu’un sujet médical.
    Elle est aussi un enjeu sociétal majeur.

    Elle impacte :

    • la productivité,
    • les arrêts de travail,
    • la vie familiale,
    • les aidants,
    • le lien social.

    Plus de la moitié des patients douloureux chroniques sont en âge de travailler.
    Beaucoup en sont empêchés.

    La douleur n’est donc pas seulement un coût de santé,nelle est un coût économique, social et humain massif. Mais surtout, elle pose une question dérangeante : quel niveau de souffrance une société considère-t-elle comme acceptable ?

    Une médecine à réhumaniser

    Au fil de l’émission, une conviction s’impose : la prise en charge de la douleur est un révélateur de notre rapport au soin.

    Elle oblige à sortir :

    • de la toute-puissance technique,
    • de l’illusion du tout-médicament,
    • de la médecine pressée.

    Elle impose une médecine :

    • plus humble,
    • plus collective,
    • plus attentive à la subjectivité du patient.

    Ce n’est pas un retour en arrière. C’est peut-être, au contraire, l’une des voies d’avenir de la médecine.

     

     

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