Neurologie
Epilepsie : les idées suicidaires, un facteur de risque de pharmacorésistance
Les résultats d'une étude plaident pour l'intégration systématique d'un dépistage psychiatrique, et en particulier d'une évaluation du risque suicidaire, dès le diagnostic d'une épilepsie focale.
- undefined undefined Laksi, Thailand/iStock
Une étude de cohorte prospective, publiée dans JAMA Neurology lien en mars 2026, s'appuie sur les données du Human Epilepsy Project (HEP), un programme multicentrique international ayant recruté des adultes présentant une épilepsie focale nouvellement diagnostiquée dans 34 centres spécialisés aux États-Unis, en Australie et en Europe entre 2012 et 2019.
L'objectif principal était d'évaluer si la présence de troubles psychiatriques au moment du diagnostic d'épilepsie permettait de prédire le risque de pharmacorésistance ultérieure, définie selon les critères de la Ligue internationale contre l'épilepsie comme l'échec de deux essais adéquats et successifs de médicaments antiépileptiques.
Sur 448 participants recrutés, 347 adultes ont rempli à la fois le Mini International Neuropsychiatric Interview (MINI) pour le dépistage des troubles de l'humeur et des troubles anxieux, et la Columbia Suicide Severity Rating Scale (C-SSRS) pour l'évaluation du risque suicidaire. L'âge médian de début des crises était de 33 ans, avec une majorité de femmes (60 %). Au terme du suivi médian de trois ans, 191 participants (55 %) étaient sensibles au traitement, 83 (24 %) pharmacorésistants et 73 (21%) avaient un statut indéterminé.
Un trouble psychiatrique chez 40% des patients
Près de 40 % de la cohorte présentaient un trouble psychiatrique au moment du diagnostic, ce qui est cohérent avec les données épidémiologiques connues. Parmi eux, 57 participants (16 %) avaient un trouble de l'humeur ou un trouble anxieux sans idées suicidaires associées, tandis que 75 (22 %) exprimaient des idées suicidaires actives, actuelles ou passées, avec ou sans trouble psychiatrique concomitant. Dans ce dernier groupe, près des trois quarts présentaient également un trouble de
l'humeur ou un trouble anxieux.
Résultat central de l'étude, les idées suicidaires au moment du diagnostic constituaient le seul facteur psychiatrique associé à la pharmacorésistance dans les analyses multivariées, avec un risque relatif ajusté de 2,02 (IC 95 % : 1,32-3,09 ; p = 0,001).
En termes de probabilité absolue, en cas d'idées suicidaires, le risque de pharmacorésistance de 16,3 % chez les sujets sans trouble psychiatrique grimpait à 47,1 % (RR : 2,89 ; IC 95 %: 1,65-5,05 ; p= 0,001). En revanche, les troubles de l'humeur isolés et les troubles anxieux isolés ne conservaient pas d'association statistiquement significative après correction pour comparaisons multiples.
Fait notable, les idées suicidaires sans trouble de l'humeur ni anxiété concomitants étaient associées à un risque de pharmacorésistance encore plus élevé que lorsqu'elles s'accompagnaient d'une dépression, ce qui suggère que le risque suicidaire ne constitue pas simplement un épiphénomène des troubles thymiques.
Les auteurs avancent plusieurs hypothèses physiopathologiques pour expliquer ce lien. Les idées suicidaires et l'épilepsie pharmacorésistante pourraient partager des mécanismes neurobiologiques communs, notamment une diminution de l'activité sérotoninergique et GABAergique, une hyperactivité de l'axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien avec hypercortisolémie, une augmentation de la transmission glutamatergique et un état neuro-inflammatoire chronique impliquant l'IL-6, l'IL-39;IL-1β, le TNF-α et l'IFN-α. Ces données s'inscrivent dans le cadre plus large de la relation entre épilepsie et troubles psychiatriques, dont les bases physiopathologiques communes sont de mieux en mieux documentées.
Le lévétiracétam, l'antiépileptique le plus prescrit
Sur le plan thérapeutique, le lévétiracétam était l'antiépileptique de première intention le plus prescrit dans la cohorte, mais sa prescription était significativement moins fréquente chez les patients rapportant des idées suicidaires, ce qui témoigne d'une vigilance appropriée vis-à-vis de ses effets neuropsychiatriques potentiels. Par ailleurs, malgré la prévalence élevée de troublespsychiatriques, la consommation de psychotropes au moment du diagnostic restait très faible, suggérant une sous-prise en charge psychiatrique dans cette population.
Les limites de l'étude méritent d'être mentionnées. Les résultats se limitent à des adultes jeunes présentant une épilepsie focale isolée et ne sont pas généralisables aux épilepsies généralisées, aux enfants ou aux patients avec des troubles psychiatriques sévères. La non-observance thérapeutique, difficile à objectiver sans mesure biologique, n'a pu être totalement exclue comme facteur de pseudo-résistance. L'évolution longitudinale des troubles psychiatriques n'a pas été analysée, bien qu'elle soit probablement déterminante.
En pratique clinique, ces résultats plaident pour l'intégration systématique d'un dépistage psychiatrique, et en particulier d'une évaluation du risque suicidaire, dès le diagnostic d'une épilepsie focale. Si le MINI et le C-SSRS peuvent paraître contraignants en consultation courante, les auteurs rappellent que des outils validés plus courts, tels que le NDDI-E pour la dépression ou la GAD-7 pour l'anxiété, permettent un dépistage rapide en moins de cinq minutes. L'identification précoce des patients à risque de pharmacorésistance pourrait permettre d'anticiper l'escalade thérapeutique, d'orienter vers une prise en charge pluridisciplinaire neurologique et psychiatrique, et potentiellement d'améliorer le pronostic à long terme de ces patients.








