Neurologie
Infections bactériennes, facteurs de risque de démence
Selon une vaste étude de registres menée à l'échelle d'une population nationale, les infections sévères sont des facteurs de risque indépendants de démence. Des essais d'intervention sont nécessaires pour établir si une meilleure prévention ou un traitement plus efficace des infections pourrait contribuer à en réduire l'incidence.
- Halfpoint Nova Bana, Slovakia/iStock
Un article, publié le 24 mars 2026 dans la revue PLOS Medicine lien s'inscrit dans un débat scientifique croissant : les infections sévères augmentent-elles réellement le risque de démence, ou cette association s'explique-t-elle simplement par le fait que les personnes concernées souffrent déjà d'autres maladies qui les prédisposent à la fois aux infections et à la démence ?
Pour répondre à cette question, les chercheurs ont exploité les registres de santé nationaux finlandais, une source de données particulièrement fiable et exhaustive. L'étude a inclus 62 555 individus âgés de 65 ans ou plus ayant reçu un diagnostic de démence à début tardif entre 2017 et 2020, ainsi que 312 772 témoins sans démence, appariés selon l'année de naissance, le sexe et la période de suivi. L'analyse a porté sur une fenêtre de vingt ans précédant le diagnostic, permettant de tracer des trajectoires de maladies sur le long terme.
29 pathologies impliquées dans le risque accru de démence
Dans un premier temps, les chercheurs ont passé en revue l'ensemble des maladies hospitalisées enregistrées dans les registres, afin d'identifier celles associées de manière significative à un risque accru de démence. Parmi les 170 maladies identifiées avec une prévalence d'au moins 1 % avant le diagnostic de démence, 29 présentaient une association robuste avec un risque accru de démence, avec un rapport de taux ajusté égal ou supérieur à 1,20. Ce groupe hétérogène comprenait des troubles mentaux et comportementaux, des maladies cardiovasculaires, neurologiques, endocriniennes, digestives et ophtalmologiques, mais aussi des traumatismes et des blessures. Parmi ces 29 maladies, deux seulement étaient des infections : la cystite et les infections bactériennes de site non précisé.
Une maladie bactérienne impliquée, la cystite
Les associations les plus fortes avec la démence concernaient les troubles mentaux organiques liés à une lésion cérébrale, la maladie de Parkinson et les troubles liés à l'abus d'alcool. Les infections bactériennes présentaient des associations plus modestes mais statistiquement solides. Le rapport de taux ajusté était de 1,22 pour la cystite et de 1,21 pour les infections bactériennes de site non précisé. Autrement dit, avoir été hospitalisé pour l'une de ces infections dans les vingt ans précédant le diagnostic augmentait d'environ 20 % le risque de développer une démence.
Dans un deuxième temps, l'étude a cartographié les relations entre ces 29 maladies elles-mêmes, en construisant des réseaux de trajectoires pathologiques. Il en ressort que les maladies associées à la démence sont fortement interconnectées : une maladie en précède souvent une autre, formant des cascades de complications qui s'étendent sur des années avant que la démence ne soit cliniquement diagnostiquée. Les infections apparaissent généralement en fin de ces trajectoires, ce qui signifie qu'elles surviennent souvent chez des individus qui portent déjà plusieurs autres facteurs de risque.
La question centrale était alors la suivante : l'association entre infections sévères et démence disparaît-elle lorsque l'on tient compte de toutes ces comorbidités non infectieuses ? La réponse est non. Après ajustement pour l'ensemble des maladies non infectieuses liées à la démence, les associations sont restées robustes, avec un rapport de taux de 1,19 pour la cystite comme pour les infections bactériennes. Seulement 10,8 à 13,8 % du risque excédentaire de démence chez les personnes atteintes de ces infections était attribuable aux comorbidités. Autrement dit, les maladies préexistantes n'expliquent qu'une infime part du lien entre infections et démence, ce qui conforte l'hypothèse que les infections sévères constituent des facteurs de risque indépendants.
Les résultats étaient cohérents quel que soit le sexe ou le niveau d'éducation des participants. Une analyse complémentaire portant sur les démences à début précoce, diagnostiquées avant 65 ans, a révélé des associations encore plus marquées, avec davantage d'infections impliquées, comme les pneumonies, les gastroentérites infectieuses et même les caries dentaires.
Sur le plan physiopathologique, les auteurs évoquent plusieurs pistes pour expliquer pourquoi les infections pourraient favoriser la démence indépendamment d'autres pathologies. L'inflammation systémique déclenchée par une infection grave pourrait perturber la barrière hémato-encéphalique, favoriser la neuroinflammation et accélérer des processus neurodégénératifs déjà amorcés à un stade préclinique. Le délai relativement court observé entre l'infection et le diagnostic de démence, de cinq à six ans en moyenne, suggère plutôt un effet accélérateur sur une maladie déjà en cours qu'un déclenchement de novo.
L'étude comporte néanmoins des limites importantes. Étant observationnelle, elle ne peut pas établir de causalité. Les registres ne prennent pas en compte certains facteurs confondants potentiels comme le tabagisme, le génotype de l'apolipoprotéine E, ou des variables psychosociales et comportementales. De plus, l'analyse porte sur la démence toutes causes confondues, sans distinguer la maladie d'Alzheimer de la démence vasculaire, qui pourrait être plus fortement liée aux infections.
En conclusion, cette vaste étude de registres à l'échelle d'une population nationale soutient l'idée que les infections sévères sont des facteurs de risque indépendants de démence. Des essais d'intervention sont nécessaires pour établir si une meilleure prévention ou un traitement plus efficace des infections pourrait contribuer à réduire l'incidence de la démence. Ces résultats s'inscrivent dans une réflexion plus large sur le rôle potentiel de la vaccination contre diverses infections pour retarder ou prévenir l'apparition des maladies neurodégénératives.











