Obstétrique

Grossesse : l'arrêt des antidépresseurs double le risque d'urgence psychiatrique

La sécurité médicamenteuse ne peut être envisagée isolément du risque psychiatrique. Maintenir un traitement antidépresseur lorsqu’il est cliniquement indiqué apparaît, dans de nombreuses situations, comme une stratégie de réduction des risques plutôt qu’une prise de risque.

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  • 16 Février 2026
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    Le vieil adage "le mieux est l'ennemi mortel du bien", est une fois de plus confirmé en médecine foetale et maternelle. À l’occasion du congrès annuel 2026 de la Society for Maternal-Fetal Medicine, une équipe de l’Université de Pennsylvanie a présenté le 11 février 2026 les résultats d'une étude observationnelle suggérant que l’arrêt des antidépresseurs au cours de la grossesse serait associé à un risque presque doublé d’urgences psychiatriques par rapport à la poursuite du traitement, notamment au cours du 1er et du 9 ème mois. Pourquoi alors suspendre la prescription des traitements?

    Les troubles de santé mentale 1ère cause de mortalité maternelle aux USA

    Les troubles de santé mentale constituent la première cause de mortalité maternelle aux États-Unis. La grossesse représente une période de vulnérabilité psychique particulière, susceptible d’exacerber des troubles préexistants. Une dépression non traitée ou insuffisamment contrôlée expose à des risques majeurs, incluant le suicide, les conduites addictives, la prématurité, la prééclampsie et un faible poids de naissance.

    Les données accumulées au cours des deux dernières décennies sont globalement rassurantes concernant les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine et les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline. Les études disponibles n’ont pas mis en évidence d’augmentation significative des malformations congénitales majeures, d’altération de la croissance fœtale ou de troubles neurodéveloppementaux à long terme attribuables à ces molécules. Le Crat, en France confirme ces résultats. Aucun effet malformatif particulier attribuable au traitement n’est retenu à ce jour.

    Concernant l'aspect fœtal et néonatal pour la sertaline par exemple, des études évoquent certes un risque augmenté de prématurité chez les enfants exposés in utero aux antidépresseurs IRSS/IRSNa. Mais le rôle propre de facteurs de risques non ou mal pris en compte ne peut être exclu. "Chez environ 30% des nouveau-nés de mères traitées jusqu’à l’accouchement par un antidépresseur IRSS/IRSNa, des symptômes néonatals, le plus souvent transitoires, peu sévères et de courte durée, peuvent apparaître dans les premiers jours de vie. Il s’agit principalement de troubles respiratoires (détresse respiratoire et tachypnée), de trémulations, d’une hyperexcitabilité, de troubles du sommeil, de troubles du tonus et de difficultés alimentaires" peut-on lire sur le site du Crat

    Par ailleurs, un risque accru d’hypertension artérielle pulmonaire (HTAP) néonatale chez les enfants de mères exposées à un antidépresseur IRSS en 2ème partie de grossesse est rapporté. Ce risque serait doublé, passant de 1 à 2 pour mille dans la population générale, à environ 3 pour mille chez les enfants exposés. Cependant, des facteurs de risques connus d’HTAP néonatale n’ont pas tous été pris en compte dans ces études, notamment la césarienne en dehors du travail et/ou un indice de masse corporelle maternel élevé. Quant au lien de causalité entre la prise d’antidépresseurs IRSS/IRSNa en cours de grossesse et un risque de troubles du spectre de l’autisme ou de TDAH chez les enfants exposés in utero, il n'est pas confirmé à ce jour. Enfin, une augmentation de la survenue d’hypertension artérielle gravidique et/ou de prééclampsie aurait été oberservée chez les femmes sous antidépresseur en cours de grossesse. Cette association, note le Crat, concerne tous les antidépresseurs, et plus particulièrement les IRSNa, et semble plus marquée pour les expositions au moins au 2ème trimestre de grossesse. Mais les études retrouvant une association positive présentent là encore des limites méthodologiques. 

    En dépit des ces conclusion, la crainte d’effets tératogènes conduit encore de nombreuses patientes, parfois sur conseil médical prudentiel, à interrompre leur traitement dès le début de la grossesse.

    L’équipe dirigée par Kelly B. Zafman, spécialiste de médecine materno-fœtale à l’hôpital de l’Université de Pennsylvanie, a analysé les dossiers anonymisés d’une base d’assurance privée incluant 3 983 patientes ayant accouché entre janvier 2023 et décembre 2024. Toutes présentaient un diagnostic documenté de dépression et/ou d’anxiété avant la grossesse et disposaient d’une prescription active d’ISRS ou d’IRSN dans les trois mois précédant la conception. Les investigateurs ont comparé l’évolution des patientes ayant poursuivi leur traitement à celle des patientes l’ayant interrompu pendant la grossesse.

    Un pic de survenue au premier et au neuvième mois de grossesse

    Avant la grossesse, aucune différence significative n’était observée entre les deux groupes en termes de consultations externes ou de recours aux urgences pour motif psychiatrique. En revanche, au cours de la grossesse, les patientes ayant cessé leur traitement présentaient un risque presque deux fois plus élevé de crise psychiatrique aiguë, définie par des situations telles que risque suicidaire, tentative de suicide, surdosage médicamenteux ou épisode psychotique nécessitant une prise en charge en urgence. Les pics de survenue étaient particulièrement marqués au premier et au neuvième mois de grossesse, périodes correspondant respectivement aux ajustements précoces et à la phase de vulnérabilité pré-partum.

    Ces résultats apportent néanmoins un argument chiffré supplémentaire en faveur d’une évaluation rigoureuse du rapport bénéfice-risque individuel. Ils rappellent que l’exposition médicamenteuse ne constitue pas l’unique paramètre à considérer et que l’absence de traitement comporte elle aussi des risques substantiels, tant pour la mère que pour le fœtus. 

    Ces données invitent à renforcer le dialogue préconceptionnel et la coordination entre obstétriciens, psychiatres et médecins généralistes.La décision de poursuivre ou non un antidépresseur pendant la grossesse ne peut être standardisée. Elle relève d’une démarche partagée, documentée et régulièrement réévaluée.

    En définitive, cette étude souligne que la sécurité médicamenteuse ne peut être envisagée isolément du risque psychiatrique. Maintenir un traitement antidépresseur lorsqu’il est cliniquement indiqué apparaît, dans de nombreuses situations, comme une stratégie de réduction des risques plutôt qu’une prise de risque.

     

     

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