Recherche

L'IA, prochaine lauréate du prix Nobel de Médecine ?

Le prix Nobel de médecine a été attribué... à l'intelligence artificielle. Peut-on encore échapper à ce scénario ? Non, répond dans une tribune l'ancien doyen de la faculté de médecine de Harvard. Et suggère d'ouvrir le débat sur un nouveau mode d'attribution des distinctions scientifiques. 

  • ismagilov/istock
  • 07 Octobre 2026
  • A A

    Est-ce une provocation ou une simple prédiction?  Dans une tribune publiée le 5 octobre 2026 dans le journal américain en ligne STAT le jour de l'annonce du prix Nobel de médecine, Jeffrey S. Flier, professeur émérite et ancien doyen de la faculté de médecine de Harvard, s'interroge sur la possibilité qu'une intelligence artificielle, Claude ou l'un de ses successeurs, se voie un jour décerner la plus prestigieuse des distinctions scientifiques. Il part d'un scénario hypothétique : un agent d'IA, répondant à la question d'un chercheur, identifierait une approche entièrement nouvelle de la guérison du cancer et fournirait un plan détaillé de mise en œuvre. Compte tenu du poids du cancer, l'auteur doute que beaucoup y voient un mauvais résultat, mais il se demande comment le mérite d'une telle découverte serait, ou devrait être, attribué.

    Réviser les règles du prix Nobel 

    Sur le plan formel, Jeffrey Flier observe que les statuts du Nobel ne mentionnent pas des êtres humains mais des « personnes ». Il rappelle qu'en 2024, deux des trois lauréats du prix Nobel de chimie ont été distingués pour leurs travaux sur AlphaFold chez DeepMind, malgré le grand nombre de contributeurs. En l'absence de modification du règlement, un prix récompensant une découverte issue de l'IA irait donc vraisemblablement aux personnes ayant rendu cette IA possible, du moins dans un premier temps. Le comité pourrait toutefois réviser ou réinterpréter ses règles, le Nobel de la paix ayant déjà été attribué à des organisations.

    Un statu quo impossible

    L'auteur insiste surtout sur la fonction du crédit scientifique, devenu une véritable monnaie d'échange dans la recherche. Il conditionne l'obtention de postes, de promotions, de financements et d'accès aux étudiants, et sert aussi à évaluer l'impact des travaux et à étayer les affirmations scientifiques. Ce système, apparu au milieu du XIXe siècle avec la professionnalisation de la science et l'essor des revues, a depuis été remodelé par les plateformes en ligne, les nouveaux indicateurs d'impact et le caractère de plus en plus collaboratif et interdisciplinaire de la recherche.JeffreyFlier juge difficile d'imaginer que le statu quo perdure.

    Le scénario qu'il estime le plus probable est celui de découvertes encore largement humaines, assistées par l'IA, le système de reconnaissance valorisant les chercheurs tout en trouvant le moyen de reconnaître la contribution des machines. En revanche, si l'IA était identifiée comme l'agent responsable de découvertes majeures, voire si elle les pilotait principalement, le rôle incitatif du crédit au sein de l'écosystème académique humain se trouverait radicalement modifié. Les humains pourraient, un temps, souhaiter honorer les agents d'IA, y compris par des prix jusque-là réservés aux personnes, et créditer également leurs concepteurs, ceux qui ont formulé les questions pertinentes et ceux qui ont mis en œuvre les idées avec créativité.

    Il souligne que cette culture de la reconnaissance, portée par des chercheurs en quête de découverte et de notoriété, est tenue pour un facteur important de la réussite de la science. Sa transformation figurera parmi les nombreux compromis à accepter pour tirer pleinement parti des découvertes permises par l'IA, en recherche biomédicale comme dans les autres domaines d'activité humaine.

    La tribune distingue ensuite la dimension commerciale. Les brevets constituent une incitation majeure à la recherche biomédicale. Or seuls des humains peuvent aujourd'hui y figurer comme inventeurs. Une évolution législative permettant de désigner des agents d'IA, ou leurs créateurs, comme découvreurs soulèverait des questions de responsabilité, de propriété intellectuelle et de capacité à tirer profit des découvertes. Dans les universités comme dans les entreprises, la propriété intellectuelle revient d'ordinaire à l'institution plutôt qu'aux inventeurs cités, de sorte que le droit des brevets pourrait autoriser les organisations à nommer des IA, y compris propriétaires, comme inventeurs. L'attribution de la paternité resterait néanmoins délicate, les humains continuant vraisemblablement à jouer un rôle créatif dans la mise en œuvre des idées générées par l'IA.

    Statut moral de l'IA

    L'auteur conclut que l'avenir du Nobel pour une IA dépend des fonctions que l'on assigne à la reconnaissance : motivation des chercheurs, mais aussi répartition de la confiance, des ressources et des responsabilités, qui devront être assurées dans un écosystème dominé par l'IA. Il évoque enfin les débats récents sur un éventuel statut moral des IA, qui pourrait justifier de reconnaître « leur travail ». Il avoue ignorer comment ces questions seront tranchées, soupçonne que les réponses varieront selon les acteurs (carrières, revues, financeurs, universités, industrie biopharmaceutique, offices de brevets, comités de prix) et appelle à engager sans tarder une discussion sérieuse, le système actuel ayant été conçu pour un monde de découvreurs humains.

    Pour pouvoir accéder à cette page, vous devez vous connecter.