Déontologie
Essais cliniques : aux Etats-Unis, il est possible de parier sur les résultats
Depuis juillet, il serait possible de miser des dollars sur la réusssite ou l'échec d'un essai clinique aux Etats-Unis. La revue Science suggère de les interdire. En attendant, prenons le risque de parier que les français qui jouent en ligne seront rétifs à ce type de pari.
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Cela se passe bien sûr au pays de Donald Trump. Depuis juillet, il serait possible de parier sur la réusssite ou l'échec d'un essai clinique comme le rapporte Science lien le 11 septembre 2026. Cest la plateforme de marché prédictif Kalshi en partenariat avec la société de données AppliedXL qui a mis sur le marché cette brillante idée. Ce projet pilote, soulève une question de fond pour la recherche clinique : un marché financier peut-il coter l'issue d'une expérience humaine en cours sans en altérer le déroulement ?
Une limite insuffisante
Kalshi affiche une précaution apparente en ne publiant ses contrats qu'après la clôture des inclusions, dans l'idée qu'un prix visible avant ce stade pourrait influencer le recrutement des participants. Mais cette limite est insuffisante, estime Science. La clôture des inclusions ne marque en rien la fin de l'essai. Les contrats continuent de s'échanger alors que les participants sont encore suivis, les critères d'évaluation en cours de mesure et les résultats intermédiaires demeurent confidentiels. Or c'est précisément durant cette période que la protection de l'information est la plus critique.
La prédiction performative
Le problème central tient à ce que les informaticiens désignent sous le terme de prédiction performative. Les marchés prédictifs fonctionnent en principe sur des événements que les investisseurs ne peuvent influencer. Un essai clinique, à l'inverse, est un système conçu pour contrôler rigoureusement l'information en interne : randomisation, insu et confidentialité du suivi intermédiaire visent justement à empêcher que les attentes ou les tendances émergentes ne biaisent la comparaison entre bras de traitement. En affichant un prix public, continûment actualisé et présenté comme une probabilité de succès, le marché ouvre un canal d'accès à cet environnement protégé — un canal d'autant plus dangereux qu'il s'agit d'un chiffre non attribué : une chute soudaine du cours peut aussi bien signaler un problème de sécurité réel qu'une rumeur infondée ou une simple porblème de liquidité, sans que personne ne puisse distinguer entre ces hypothèses.
Un risque de délit d'initié non théorique
La circulation de l'information peut se faire dans les deux sens. Du côté de l'essai vers le marché, le risque de délit d'initié n'est pas théorique. En 2008 déjà, le président du comité de surveillance d'un essai sur la maladie d'Alzheimer avait transmis des résultats confidentiels à un fonds spéculatif, qui en avait tiré un gain ou évité une perte de 276 millions de dollars. Un contrat de marché prédictif, contrairement au cours de l'action d'un laboratoire pharmaceutique qui reflète les anticipations sur l'ensemble de son portefeuille, rémunère exclusivement le résultat binaire d'un essai donné — ce qui confère une valeur disproportionnée au moindre fragment d'information privilégiée obtenu, par exemple, au moment d'une analyse intermédiaire programmée.
Manquer des visites de suivi
Le chemin inverse, du marché vers l'essai, n'a pas encore été documenté empiriquement mais reste plausible. Un participant informé d'une baisse de prix pourrait manquer des visites de suivi ou remettre en question sa participation. Des attentes négatives pourraient aggraver des symptômes rapportés ou nuire à l'observance thérapeutique. Un coordinateur d'étude convaincu de l'échec probable de l'essai pourrait relâcher sa vigilance sur l'observance des participants. Un investigateur pourrait, sans mauvaise foi consciente, évaluer différemment un critère d'évaluation subjectif. Si ces effets varient selon le pronostic perçu, le centre investigateur ou le bras de traitement supposé, ils peuvent introduire un biais dans une comparaison randomisée censée en être exempte.
L'article de la revue souligne qu'aucune preuve empirique n'établit à ce jour qu'un marché public modifie effectivement le comportement des participants ou l'issue d'un essai. Mais il fait valoir que la nécessité d'un encadrement ne repose pas sur une telle démonstration : elle s'appuie sur un mécanisme plausible, un risque évitable et une asymétrie fondamentale des enjeux — un marché suspendu peut toujours être rouvert plus tard, tandis qu'un essai clinique compromis ne peut être refait. L'effet redouté serait maximal lorsque les critères d'évaluation sont subjectifs, le suivi prolongé, et que les participants échangent leurs impressions en ligne, conditions réunies dans de nombreux essais actuels.
Les garde-fous existants ne protègent pas l'essai
Les garde-fous existants — vérification de l'identité professionnelle des intervenants et interdiction du délit d'initié, que la Commodity Futures Trading Commission affirme pouvoir faire respecter — protègent l'intégrité du marché, non celle de l'expérimentation elle-même. Ces mesures ne permettent pas d'identifier l'ensemble des personnes disposant d'un accès privilégié, et aucune ne régit le prix lui-même, consultable par les participants et par le personnel qui ne négocie jamais. La réglementation fédérale envisagée ne comble pas davantage cette lacune : les catégories d'intérêt public que la CFTC propose d'exclure des contrats liés à des événements couvrent les activités illégales, le terrorisme ou les jeux de hasard, sans mentionner les essais cliniques en cours.
Appel à une interdiction
Les auteurs appellent en conséquence à une interdiction explicite : les plateformes ne devraient coter aucun contrat portant sur un essai clinique en cours, ni sur l'autorisation de mise sur le marché d'un médicament dont l'essai pivot n'est pas achevé, tant que le résultat final prédéfini n'a pas été rendu public. Les promoteurs d'essais sont par ailleurs invités à inscrire des clauses d'interdiction de cotation dans leurs conventions d'investigation et leurs contrats avec les prestataires.
L'éditorial prend soin de distinguer ce risque des marchés de recherche fermés, non commerciaux, à accès contrôlé et à évaluation préenregistrée, dont la valeur scientifique n'est pas remise en cause. La ligne de partage tient au consentement : les participants à un essai clinique consentent à un protocole de recherche, non à la commercialisation de son issue sur un marché financier.
En attendant, prenons le risque de parier que les français qui jouent en ligne seront rétifs à ce type de pari.











