Nouvelles technologies
IA : un programme américain vise à remplacer les cardiologues dans la prise en charge de l'insuffisance cardiaque
Le programme américain dans l'insuffisance cardiaque illustre une tendance de fond : l'entrée de l'intelligence artificielle dans des tâches jusque-là réservées aux professionnels de santé, au-delà de l'aide au diagnostic ou à la documentation.
- Faruh/iSTOCK
L'IA, dans le système de santé américain, vient de franchir une nouvelle étape. L'agence fédérale américaine ARPA-H, dédiée au financement de la recherche biomédicale de rupture, engage jusqu'à 62,7 millions de dollars sur quatre ans dans un programme visant à développer des agents d'intelligence artificielle partiellement autonomes pour la prise en charge de l'insuffisance cardiaque. Baptisé ADVOCATE et annoncé dès janvier 2026, ce programme vient de désigner, début septembre, ses premiers bénéficiaires : les entreprises Tempus AI, Atman Health et UpDoc, ainsi que des équipes de Stanford, Duke et Kaiser Permanente. L'enveloppe de la première année s'élève à 33,7 millions de dollars, le solde pouvant être ajusté selon l'avancement des travaux.
Des dispositifs d'IA clinique orientés patient
L'ambition est de produire des dispositifs d'IA clinique orientés patient, autorisés par la FDA, capables d'évaluer la sévérité des symptômes, d'ajuster certains traitements et de déclencher des examens biologiques entre deux consultations, avant de transmettre le relais à l'équipe soignante si nécessaire. Le programme comprend trois axes. Le premier (TA1) regroupe les développeurs des agents cliniques eux-mêmes : Tempus AI a reçu jusqu'à 9,5 millions de dollars pour son projet TEMPUS ADVOCATE, présenté comme visant le premier agent clinique autonome pour l'insuffisance cardiaque, construit à partir de son patient Olivia, de son outil de dépistage Tempus Next et de trois algorithmes ECG déjà validés par la FDA. Atman Health développe un moteur de décision fondé sur les preuves avec interface vocale adaptative ; UpDoc mise sur une architecture séparant l'intelligence conversationnelle de l'autorité clinique, chaque action proposée devant être validée par un système de règles élaboré par des cliniciens avant exécution.
Un système de supervision indépendant
Le deuxième axe (TA2), confié à Stanford, vise un système de supervision indépendant de la maladie traitée, chargé de surveiller en continu le comportement des agents TA1 déployés et de repérer en temps réel des recommandations dangereuses, via un filtrage combinant détection d'anomalies, règles de sécurité et audit automatisé documenté. Le troisième axe (TA3), porté par Duke et Kaiser Permanente, organise la validation en conditions réelles : cinq systèmes de santé et sites ruraux pour Duke, avec le soutien de l'American Heart Association, et un déploiement sur vingt et un centres médicaux et plus de 260 cliniques pour Kaiser Permanente, incluant des tests en mode silencieux avant d'éventuels essais randomisés pragmatiques. Le laboratoire de physique appliquée de Johns Hopkins assurera l'évaluation externe indépendante, et ARPA-H entend travailler avec la FDA tout au long du programme pour bâtir un cadre réglementaire propre à cette catégorie inédite de dispositifs.
Une économie annuelle de l'ordre de 28 milliards de dollars
L'enjeu épidémiologique avancé par les porteurs du programme est significatif : plus de six millions d'Américains vivraient avec une insuffisance cardiaque, près de la moitié décédant dans les cinq ans suivant le diagnostic, et moins d'un quart des patients recevraient l'ensemble des traitements recommandés par les référentiels, déficit attribué en partie à la pénurie de cardiologues, absents de près de 46 % des comtés américains. ARPA-H estime qu'un succès du programme pourrait générer une économie annuelle de l'ordre de 28 milliards de dollars pour cette seule population, dans un contexte où l'agence évalue à près de 200 000 le nombre de décès annuels liés à des complications cardiovasculaires jugées évitables aux États-Unis.
Ces chiffres ont toutefois pour origine presque exclusivement des communiqués d'ARPA-H et des entreprises sélectionnées, en particulier de Tempus AI, partie prenante directement intéressée à la valorisation de son propre produit. Par ailleurs, le programme n'en est qu'à la première phase, à savoir l'attribution des premiers contrats. L'exigence, pour les équipes TA1, de déposer un dossier d'autorisation FDA dans les vingt-quatre mois donne une indication de calendrier.
Questions de sécurité, de responsabilité
La notion même d'agent autonome intervenant dans la prescription médicamenteuse, même sous supervision, soulève des questions de sécurité, de responsabilité médico-légale et de gouvernance des données de santé encore largement ouvertes. Le dispositif confié à Stanford témoigne d'une conscience de ce risque au sein du programme.
A ce jour, la transposition dans un cadre européen n'est pas d'actualité. Les dispositifs médicaux qui reposent sur l'intelligence artificielle relèvent en France et en Europe du règlement relatif aux dispositifs médicaux et, le cas échéant, du règlement européen sur l'intelligence artificielle. Les exigences de traçabilité et d'évaluation clinique sont sensiblement différentes du cadre FDA.
Pour autant, ce programme illustre une tendance de fond : l'entrée de l'intelligence artificielle dans des tâches jusque-là réservées aux professionnels de santé, au-delà de l'aide au diagnostic ou à la documentation. Le financement conjoint d'acteurs industriels, académiques et hospitaliers, sous supervision d'un régulateur associé dès la conception, préfigure un modèle que d'autres juridictions, dont l'Union européenne, pourraient être amenées à examiner à mesure que des données de sécurité deviendront disponibles.











