Médecine humanitaire

Méthémoglobinémie acquise : un nouveau risque chez les migrants arrivant par mer.

Une étude publiée dans le NEJM plaide pour la disponibilité systématique du bleu de méthylène et de capacités diagnostiques de première ligne, CO-oxymétrie de pouls et tests rapides de dépistage du déficit en G6PD, dans tous les contextes d'accueil où sont accueillis par mer des migrants. 

  • Canary4stock Las Palmas Gran Canaria, Spain/iStock
  • 14 Septembre 2026
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    Une équipe italienne coordonnée par le Centre antipoison de Pavie rapporte dans le New England Journal of Medicine du 9 septembre 2026 lien une série de 82 cas de méthémoglobinémie acquise sévère survenus entre mars 2024 et décembre 2025 chez des migrants débarqués à Lampedusa après avoir emprunté la route maritime de la Méditerranée centrale. Cette voie de passage, issue de Libye et de Tunisie, expose les passagers à de longues heures de navigation dans des embarcations surchargées où des fuites de carburant contaminent l'eau de mer stagnant au fond des coques, provoquant un contact cutané prolongé.

    La cohorte est majoritairement masculine (90 %), d'âge médian 22,5 ans. Les cas se sont regroupés dans le temps, avec un pic marqué du 19 au 22 octobre 2025 concentrant 41 patients sur quatre jours, ce qui a orienté d'emblée les cliniciens vers une exposition commune plutôt que vers des étiologies individuelles. Le taux médian de méthémoglobine à l'admission atteignait 44,6 %, avec 43 % des patients à 50 % ou plus, seuil associé à un risque vital immédiat par hypoxie tissulaire. Des signes cutanés d'exposition au carburant, brûlues ou odeur d'essence persistante, étaient présents chez 62 % des patients.

    Traiter par bleu de méthylène intraveineux

    Un traitement par bleu de méthylène intraveineux a été administré à 90 % des patients, souvent en doses répétées, dans un contexte logistique difficile à Lampedusa, où l'antidote était initialement absent et où le recours à un hélicoptère unique conditionnait les transferts vers les hôpitaux siciliens de référence.

    L'anémie hémolytique, complication tardive

    Une complication tardive notable a été l'anémie hémolytique, apparue chez 38 patients, en général deux à quatre jours après le débarquement, et fréquemment sévère au point de nécessiter des transfusions ; quatre patients ont présenté une rupture splénique ayant conduit à une splénectomie. Un déficit en G6PD a été retrouvé chez 16 des 44 patients testés, sans que la part respective de la toxicité de l'exposant, de la susceptibilité génétique et du traitement par bleu de méthylène dans la survenue de l'hémolyse puisse être clairement établie. Deux décès sont survenus dans les 24 heures suivant le débarquement, chez des patients présentant les concentrations sanguines les plus élevées du toxique en cause.

    La N-méthylaniline ou ses métabolites impliquée

    L'enquête toxicologique constitue l'apport principal de cette publication. Alors que l'essence n'est pas classiquement incriminée dans la méthémoglobinémie, les investigations biologiques menées chez 39 patients ont mis en évidence la N-méthylaniline ou ses métabolites chez 95 % d'entre eux, avec des concentrations urinaires de N-méthyl-p-aminophénol atteignant des valeurs très supérieures à celles rapportées dans les études de biosurveillance en population générale ou professionnelle. L'analyse d'un échantillon de carburant prélevé à bord d'un des navires impliqués a confirmé la présence de N-méthylaniline à une concentration de 1,1 %, ce composé ayant historiquement servi d'additif antidétonant avant d'être largement restreint en raison de sa toxicité, mais demeurant détecté dans des carburants frelatés. Sa forte absorption cutanée expliquerait la sévérité de l'intoxication systémique observée après un contact prolongé avec l'eau de cale contaminée.

    Les auteurs soulignent plusieurs limites méthodologiques : le recueil des données s'est construit de façon évolutive au fil de l'épidémie, dans un contexte d'urgence humanitaire peu propice à l'exhaustivité ; la sensibilisation croissante des équipes cliniques a probablement amélioré la détection des cas au cours du temps, ce qui limite l'interprétation des tendances d'incidence ; les analyses toxicologiques quantitatives n'ont été réalisées que chez un sous-groupe de 39 patients sur 82, en fonction des contraintes logistiques et de la montée en charge des capacités analytiques ; enfin, les raisons de l'émergence récente de ce phénomène, qu'il s'agisse d'une évolution des pratiques régionales de frelatage des carburants ou d'un changement dans leur composition, restent hypothétiques et non documentées de façon systématique.

    Disposer du bleu de méthylène

    Les auteurs plaident pour la disponibilité systématique du bleu de méthylène et de capacités diagnostiques de première ligne, CO-oxymétrie de pouls et tests rapides de dépistage du déficit en G6PD, dans tous les contextes d'accueil susceptibles de rencontrer des conditions d'exposition similaires, recommandation qui pourrait utilement nourrir la réflexion des dispositifs sanitaires en charge de l'accueil des migrants arrivant par mer.

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