Nouvelles technologies

Renouvellement des ordonnances : le généraliste remplacé par l'IA dans un état américain

Depuis janvier 2026, un accord a été conclu entre l'Office of Artificial Intelligence Policy de l'Utah et la société Doctronic, portant sur le renouvellement automatisé de prescriptions médicamenteuses par intelligence artificielle. Cette expérimentation, prévue sur douze mois, couvre environ 190 médicaments. 

  • pikepicture/iStock
  • 02 Septembre 2026
  • A A

    C'est aujourd'hui demain dans l'Utah (Etats-Unis) ! Le grand remplacement des médecins généralistes par l'Intelligence artificielle a-t-il commencé de l'autre côté des rives de l'Atlantique ? Depuis janvier 2026, un accord a été conclu entre l'Office of Artificial Intelligence Policy de cet État et la société Doctronic, portant sur le renouvellement automatisé de prescriptions médicamenteuses par intelligence artificielle.

    Hypertension artérielle, diabète, asthme, hyperlipidémie

    Cette expérimentation, prévue sur douze mois, couvre environ 190 médicaments utilisés dans le traitement de l'hypertension artérielle, du diabète, de l'asthme et de l'hyperlipidémie. Son architecture prévoit une phase initiale de supervision médicale des 250 premières demandes de renouvellement par groupe thérapeutique, suivie d'un contrôle rétrospectif sur les 1000 demandes suivantes, avant un basculement vers un fonctionnement pleinement autonome, où le recours vers un clinicien n'intervient que si des critères algorithmiques prédéfinis sont déclenchés.

    Les auteurs d'une tribune publiée dans JAMA Internal Medicine lien situent d'emblée le débat sur les garanties dues au patient dans un tel dispositif : exactitude du discours commercial quant à l'identité du décideur, pertinence du consentement éclairé, capacité de détection des erreurs, et clarté de la chaîne de responsabilité en cas de préjudice. A la différence de la France où la légitimité d'un système automatisé de renouvellement serait interrogée. Aux Etats-Unis, l'intérêt est d'entrée de jeu reconnu, notamment pour les patients confrontés à des barrières logistiques, financières ou linguistiques.

    Un « médecin IA »

    Sur le plan donc du marketing, l'article relève que Doctronic se présente comme un « médecin IA », une formulation reprise publiquement par son cofondateur qui a qualifié le système d'« infiniment plus sûr qu'un médecin humain ». Les auteurs jugent cette terminologie trompeuse, le terme de médecin véhiculant pour le patient des attentes de formation, de supervision, d'inscription à l'ordre et de voies de recours qu'un algorithme autonome ne peut satisfaire.

    Les codes d'une consultation médicale classique

    Concernant l'information du patient, si l'Utah impose et Doctronic respecte l'obligation de signaler l'usage de l'intelligence artificielle, l'expérimentation ne teste pas la compréhension réelle que les patients ont de cette information. L'article souligne que l'ensemble du parcours — recueil d'antécédents, restitution d'une décision en langage clinique, envoi de l'ordonnance en pharmacie — reproduit les codes d'une consultation médicale classique. Ce qui invite le patient à percevoir l'interaction comme un soin clinique standard, indépendamment de la mention formelle d'un traitement par IA.

    Pas de surveillance biologique spécifique

    Le volet consacré à la surveillance clinique constitue l'un des points les plus critiques de l'article. Un renouvellement de prescription, même perçu comme routinier, constitue une occasion d'évaluer l'observance, la toxicité médicamenteuse, l'échec thérapeutique ou une nouvelle problématique médicale. Or certains médicaments inclus dans le pilote, tels que la lévothyroxine ou le sacubitril-valsartan, nécessitent une surveillance biologique spécifique. Les documents publics ne démontrent pas que le système ait accès aux résultats de laboratoire, à l'imagerie ou aux comptes rendus médicaux du patient. Ce qui expose par exemple un patient présentant une fonction rénale dégradée à un renouvellement potentiellement délétère. La logique d'escalade étant en partie fondée sur des règles prédéfinies, elle ne peut détecter ce qu'elle n'a pas accès à observer. Les auteurs relèvent en outre que la principale source de données probantes sur Doctronic reste Doctronic elle-même : l'étude de validation citée, menée sur une population différente, mesure uniquement l'accord entre l'intelligence artificielle et des médecins évaluateurs, non des résultats cliniques concrets, et a été rédigée par des actionnaires de l'entreprise, sans publication des tests de simulation réalisés avant déploiement.

    Quelle responsabilité juridique ?

    Sur la question de la responsabilité juridique, l'article rappelle que les erreurs de renouvellement, qu'un traitement soit arrêté à tort, poursuivi à tort, ou qu'une escalade nécessaire ne soit pas déclenchée, sont également susceptibles de survenir dans une prise en charge humaine classique. La différence tient à la traçabilité de la responsabilité : face à un clinicien identifié, la chaîne de responsabilité — diplome, ordre professionnel, assurance de responsabilité civile professionnelle — est courte et claire. Dans le dispositif automatisé, cette chaîne se dilue entre le développeur, un médecin ayant supervisé un lot antérieur de renouvellements, l'agence étatique, la pharmacie et le patient ayant accepté des conditions d'utilisation en ligne. Les conditions générales actuelles de Doctronic déclinent toute responsabilité en cas d'erreur, nient l'existence d'une relation médecin-patient, plafonnent les dommages et imposent un arbitrage individuel excluant les actions collectives. Le contrat conclu avec l'Utah dispense par ailleurs Doctronic de l'obligation standard de constitution et de mise à disposition du dossier médical du patient, ce qui pourrait compliquer l'accès à un recours en cas de préjudice.

    L'IA est-elle un dispositif médical ? 

    Enfin, sur le plan réglementaire, les auteurs soulignent une incertitude fédérale non résolue : le système pourrait relever de la définition d'un dispositif médical au sens de la loi fédérale américaine, et la question de savoir si une entité non humaine peut être reconnue comme prescripteur autorisé reste posée, la Food and Drug Administration s'étant pour l'instant déclarée hors de son champ de compétence, position jugée difficilement tenable si le programme venait à s'étendre à d'autres États, comme l'entreprise l'envisage. Les auteurs appellent à une clarification fédérale rapide et invitent, en attendant, les sociétés savantes, établissements de santé et cliniciens à exiger des standards de transparence et une parité documentaire entre renouvellement automatisé et humain, ainsi qu'à refuser d'engager leur propre licence dans des systèmes échappant à une supervision effective. 

    Dans combien de temps, ce débat adapté aux spécificités locales se déploiera-t-il dans l'Hexagone ?

     

     

    Pour pouvoir accéder à cette page, vous devez vous connecter.