Cardiologie

Un cardiologue anglais et Servier au coeur d'un nouveau scandale

Kim Fox, professeur émérite à l'Imperial College de Londres et ancien président de la Société européenne de cardiologie (ESC), a été reconnu coupable de faute grave par le comité d'éthique de l'ESC, après qu'un documentaire de la chaîne danoise TV 2 eut révélé l'ampleur de ses liens financiers avec le laboratoire Servier.

  • Jitendra Jadhav/iStock
  • 31 Août 2026
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    Alors que se déroule la nouvelle édition du congrès de la Société européenne de cardiologie à Munich, une enquête du BMJ, menée par Laura Spinney, met au jour l'une des affaires les plus retentissantes de ces dernières années concernant les liens entre cardiologie académique et industrie pharmaceutique. Kim Fox, professeur émérite à l'Imperial College de Londres et ancien président de la Société européenne de cardiologie (ESC), a été reconnu coupable de faute grave par le comité d'éthique de l'ESC, après qu'un documentaire de la chaîne danoise TV 2 eut révélé l'ampleur de ses liens financiers avec le laboratoire Servier, laboratoire commercialisant l'ivabradine ( Procoralan).

    50 millions de livres sterling

    Entre 2006 et 2015, Fox et son épouse Karen Summers, ancienne cadre de l'industrie pharmaceutique, ont perçu plus de 50 millions de livres sterling en tant que codirecteurs de Heart Research, société de recherche sous contrat impliquée dans au moins trois essais cliniques sur l'ivabradine financés par Servier. L'essentiel de cette somme, plus de 33 millions de livres (environ 47 millions actuels), provient de la liquidation de la société en 2015. Or, c'est précisément durant cette période que Fox, devenu président de l'ESC en 2006, a présidé un groupe de travail ayant recommandé l'ivabradine comme alternative aux bêta-bloquants dans l'angor stable, sans que ses déclarations d'intérêts ne soient rendues publiques.

    Balance bénéfice-risque de l'ivabradine défavorable

    L'ivabradine, inhibiteur du nœud sinusal autorisé par l'Agence européenne des médicaments en 2005, n'a jamais atteint son critère principal d'évaluation dans l'essai Beautiful, financé par Servier et auquel participait Heart Research. Fox l'a pourtant qualifiée publiquement de référence absolue parmi les traitements anti-angineux. Ultérieurement, l'essai Signify a mis en évidence un surrisque d'infarctus et de décès cardiovasculaire dans un sous-groupe significatif de patients, conduisant l'Agence européenne des médicaments à réévaluer le produit. De nombreux cardiologues, dont Aroon Hingorani (University College London), estiment aujourd'hui que la balance bénéfice-risque de l'ivabradine est défavorable, position également défendue par la revue Prescrire, qui en déconseille l'usage.

    Fox avait manqué à ses obligations déontologiques

    Saisie après la diffusion du documentaire danois en septembre 2024, la Commission européenne d'éthique a conclu en mars 2025 que Fox avait manqué à ses obligations déontologiques en omettant de se récuser malgré un conflit d'intérêts majeur. Informé de ces conclusions, Fox a démissionné de l'ESC avant toute sanction disciplinaire, ce qui ne l'a pas empêché d'être définitivement exclu de toute participation aux activités de la société, de se voir retirer sa médaille d'or et de disparaître de la liste des anciens présidents publiée sur le site de l'ESC. L'intéressé conteste fermement ces conclusions, affirmant n'avoir enfreint aucune règle en vigueur à l'époque et dénonçant un jugement rétroactif appliquant des standards de 2024 à des activités menées entre 2006 et 2008.

    L'ESC reconnaît que ses procédures de déclaration étaient, au début des années 2000, particulièrement peu contraignantes, avant d'être renforcées à partir de 2011, puis en 2022 avec l'introduction d'un seuil de 10 000 euros de revenus annuels liés à l'industrie rendant inéligible à un groupe de travail sur les recommandations, seuil incluant désormais les paiements versés aux conjoints. John Martin, ancien vice-président de l'ESC, rappelle que ses propres tentatives, dès 2006, de rendre publics les conflits d'intérêts s'étaient heurtées à l'hostilité du conseil d'administration, dont Fox faisait alors partie. Un audit interne commandé par l'ESC après la diffusion du documentaire a pourtant conclu que les recommandations de 2006 étaient appropriées, conclusion qui n'a pas convaincu l'ensemble de la profession.

    Sommes en cause disproportionnées

    Plusieurs voix, dont celles d'Irène Frachon, pneumologue brestoise connue pour son rôle dans l'affaire du Mediator, et de Rita Redberg, ancienne rédactrice en chef du JAMA Internal Medicine, qualifient les sommes en cause de disproportionnées et le comportement de Fox de contraire à l'éthique médicale. Thomas Lüscher, actuel président de l'ESC, reconnaît que des rumeurs circulaient de longue date, mais souligne que le véritable problème résidait dans le cumul, chez Fox, des fonctions de secrétaire, de président élu puis de président, alors même qu'il intervenait dans des symposiums satellites financés par l'industrie lors des congrès de la société. Servier indique de son côté respecter les lignes directrices de transparence de la Fédération européenne des industries pharmaceutiques, sans divulguer le montant des rémunérations versées à Fox.

    Pas de Sunshine Act au Royaume-Uni

    L'affaire relance le débat sur l'opportunité de rendre obligatoire, plutôt que volontaire, la divulgation des liens d'intérêts entre médecins et industrie. Alors que les Sunshine Acts américain et français imposent une transparence chiffrée des versements aux professionnels de santé, le Royaume-Uni, malgré une recommandation en ce sens issue de l'étude Cumberlege, n'a toujours pas légiféré, choix que la chercheuse Sonia Macleod (Université d'Oxford) attribue à la volonté gouvernementale de ne pas freiner la croissance du secteur des sciences de la vie. Le sociologue Piotr Ozieranski (Université de Bath) note que si les lois de transparence n'ont pas nécessairement modifié les comportements individuels, elles ont permis un contrôle accru par les journalistes et les organismes de surveillance, renforçant sa conviction que l'autorégulation professionnelle demeure structurellement moins efficace que l'obligation légale.

    Par ailleurs, les montants perçus par Fox reposent sur des documents financiers de liquidation d'entreprise et non sur une déclaration exhaustive et vérifiée de l'ensemble de ses revenus liés à l'industrie sur la période, et l'audit interne de l'ESC, bien que consulté par le BMJ, n'a pas été rendu public dans son intégralité. En attendant, la profession médicale est éclaboussée par un nouveau scandale. 

     

     

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