Gériatrie
Statines : pas d'effet sur la mortalité en cas d'arrêt chez les plus de 75 ans
Les résultats d'un essai français autorise, chez un patient de 75 ans ou plus sans antécédent cardiovasculaire, bien équilibré et sans intolérance, une discussion individualisée sur la pertinence de poursuivre une statine engagée de longue date en prévention primaire, sans que l'arrêt n'apparaisse délétère à 3 ans sur la mortalité.
- nortonrsx/iStock
Une nouvelle étude française de déprescription SITE/SAGA, vient d'être publié en ligne dans The Lancet Healthy Longevity lien le 11 août 2026. Elle apporte une réponse randomisée à une problématique quotidienne en médecine générale : faut-il maintenir une statine prescrite en prévention primaire chez un patient de 75 ans ou plus qui n'a jamais présenté d'événement cardiovasculaire athéroscléreux ? Jusqu'ici, aucun essai contrôlé n'avait comparé directement l'arrêt à la poursuite du traitement dans cette population, les grands essais fondateurs des statines ayant systématiquement exclu les sujets les plus âgés, et les données observationnelles disponibles restant contradictoires et exposées à un biais d'indication.
297 cabinets de médecine générale français participants
Conduit dans 297 cabinets de médecine générale français par l'équipe du Pr Fabrice Bonnet, cet essai pragmatique, ouvert, multicentrique et randomisé de non-infériorité a inclus 1160 participants d'âge médian 80 ans, sous statine depuis au moins un an en prévention primaire, sans antécédent de maladie cardiovasculaire athéroscléreuse. Randomisés selon un ratio déséquilibré de 5:4, 639 participants ont poursuivi leur statine et 521 l'ont arrêtée, avec un suivi de 36 mois. Le critère de jugement principal était la mortalité toutes causes à 3 ans, avec une marge de non-infériorité fixée à 5 % de différence absolue.
Non-infériorité de l'arrêt du traitement
À 36 mois, la mortalité s'élevait à 7,9 % dans le groupe poursuite contre 7,2 % dans le groupe arrêt, soit une différence absolue de -0,68 % (IC95 % -3,95 à 2,60), démontrant la non-infériorité de l'arrêt du traitement. Les courbes de Kaplan-Meier étaient superposables sur toute la durée du suivi. Aucun signal défavorable n'est apparu sur les critères secondaires : le composite mortalité-événement cardiovasculaire majeur (11,4 % vs 12,0 %), les événements cardiovasculaires majeurs pris isolément (4,4 % vs 5,0 %), les accidents vasculaires cérébraux non mortels, ni la qualité de vie mesurée par le SF-12, restée stable et comparable entre les deux groupes.
Pas de différence en matière de tolérance
Sur le plan biologique, le cholestérol LDL a logiquement augmenté après l'arrêt (de 114,6 à 170,6 mg/dL à 3 mois) sans traduction clinique délétère sur la durée de l'essai. La tolérance globale ne différait pas non plus entre les groupes, y compris pour les événements d'intérêt particulier tels que myopathie, troubles cognitifs ou cataracte.
La mortalité observée s'est révélée nettement inférieure à celle anticipée
Ces résultats doivent cependant être interprétés avec la prudence qu'impose la méthodologie de l'essai. Le recrutement, interrompu prématurément après deux prolongations, n'a atteint que 1180 participants sur les 2430 initialement prévus, ce qui restreint la précision des intervalles de confiance. La mortalité observée à 3 ans (7,6 %) s'est révélée nettement inférieure à celle anticipée lors du calcul du nombre de sujets nécessaires (15 %). Ce qui interroge la pertinence clinique, a posteriori, de la marge de non-infériorité de 5 % retenue a priori
Les auteurs soulignent eux-mêmes que les intervalles de confiance excluent une différence de mortalité de 3,5 % entre groupes, jugée cliniquement acceptable, mais reconnaissent que la non-infériorité n'a pas pu être établie dans plusieurs sous-groupes prédéfinis du fait d'intervalles trop larges, notamment probablement chez les patients à risque cardiovasculaire plus élevé selon le score SCORE2-OP. Le caractère ouvert de l'essai, l'hétérogénéité des molécules et posologies de statines utilisées, ainsi qu'un taux non négligeable de données manquantes sur le critère principal (6,6 %), compensé par une imputation multiple, constituent d'autres limites méthodologiques. Un biais de sélection vers des patients suivis régulièrement et globalement en bon état de santé pour leur âge ne peut pas non plus être exclu, malgré une prévalence substantielle de comorbidités dans l'échantillon (29,5 % de diabète, 77,2 % d'hypertension).
Les auteurs situent leurs résultats dans un cadre de décision médicale partagée, conforme à une position récente de la National Lipid Association et de l'American Geriatrics Society, plutôt que comme un argument en faveur d'un arrêt systématique.
D'autres essais sont en cours
Ce travail fournit enfin des données randomisées, robustes bien que de puissance limitée, venant combler un vide dans une situation clinique fréquente. Il autorise, chez un patient de 75 ans ou plus sans antécédent cardiovasculaire, bien équilibré et sans intolérance, une discussion individualisée sur la pertinence de poursuivre une statine engagée de longue date en prévention primaire, sans que l'arrêt n'apparaisse délétère à 3 ans sur la mortalité, les événements cardiovasculaires majeurs ou la qualité de vie. Ces conclusions ne s'appliquent pas à la prévention secondaire, où l'indication des statines demeure incontestée. Deux essais en cours, STREAM (protocole comparable, 1870 participants dès 70 ans) et les études internationales STAREE et PREVENTABLE, permettront d'affiner ces résultats et de mieux caractériser les sous-groupes à risque, notamment les patients diabétiques ou à score de risque élevé, pour lesquels la présente étude n'a pas pu conclure formellement.











