Controverse
Faut-il fusionner la neurologie et la psychiatrie ?
Un article publié dans The Lancet plaide pour une refonte structurelle de la classification internationale des maladies en proposant la fusion des chapitres consacrés à la neurologie et à la psychiatrie en une seule catégorie dédiée au système nerveux. Avancée ou régression ?
- Hengki Lestio/iStock
Faut-il évoquer une régression ou une avancée lorsque des médecins suggèrent d'abattre la cloison étanche séparant la neurologie de la psychiatrie ? L'article de Peter White et de ses coauteurs, publié dans The Lancet en ligne lien le 11 août 2026, plaide en effet pour une refonte structurelle de la classification internationale des maladies en proposant la fusion des chapitres consacrés à la neurologie et à la psychiatrie en une seule catégorie dédiée au système nerveux.
La moitié de la médecine
Les auteurs partent du constat que la psychiatrie a longtemps été qualifiée de « moitié de la médecine », en raison de la séparation persistante entre les services de santé mentale et le reste du système de soins. Selon eux, cette séparation, bien qu'elle soit parfois défendue comme un moyen de protéger le financement de la santé mentale, demeure préjudiciable à plusieurs égards : elle perpétue la stigmatisation des patients souffrant de troubles psychiatriques, elle nuit à la qualité de leur prise en charge somatique, souvent sous-optimale au sein des services psychiatriques, et elle contribue à une surmortalité prématurée dans cette population. Elle expliquerait également, en partie, la faiblesse chronique des ressources allouées aux soins psychiatriques à l'échelle mondiale, en particulier dans les pays à revenu faible et intermédiaire.
Prise en charge complexe des comorbidités
Les auteurs soulignent par ailleurs que le cloisonnement entre les deux disciplines complique la prise en charge des comorbidités : le manque d'expertise psychiatrique dans les services de neurologie retarderait le diagnostic et le traitement de troubles psychiatriques comorbides pourtant fréquents et curables, alors que les manifestations psychiatriques associées à de nombreuses maladies neurologiques affecteraient parfois davantage la qualité de vie des patients que les symptômes physiques eux-mêmes.
Cette dichotomie se reflète directement dans les systèmes de classification actuels, qu'il s'agisse du DSM-5 ou du chapitre séparé consacré aux troubles mentaux dans la CIM-11. Historiquement, cette distinction a entretenu l'idée que les troubles neurologiques relèveraient d'une origine biologique tandis que les maladies mentales seraient d'origine psychologique, une croyance stigmatisante encore répandue. Elle génère en outre des incohérences nosologiques : certaines pathologies, comme la démence, sont désormais classées à la fois en neurologie et en psychiatrie dans la CIM-11, tandis que d'autres, comme le trouble neurologique fonctionnel, bien que pris en charge principalement par des neurologues, restent classées parmi les troubles psychiatriques.
Remise en cause de la distinction entre affections neurologiques et psychiatriques
Un tableau de l'article détaille plusieurs distinctions traditionnelles entre affections neurologiques et psychiatriques et démontre, exemples cliniques à l'appui, leurs limites au regard des neurosciences contemporaines. La distinction entre trouble structurel et trouble fonctionnel s'effrite dès lors que l'on observe des anomalies structurelles cérébrales communes dans de nombreux troubles psychiatriques, à l'image de la réduction de substance grise ou de la dilatation ventriculaire dans la schizophrénie. La distinction entre signes objectifs et expérience subjective est également fragilisée. Le diagnostic de la migraine repose uniquement sur le signalement des symptômes, tandis que des signes cliniques objectifs existent dans les troubles neurologiques fonctionnels et la schizophrénie. Les symptômes psychiatriques sont fréquents au sein de pathologies neurologiques classiques, comme l'anxiété et la dépression dans la maladie de Parkinson, la psychose post-critique dans l'épilepsie, ou le trouble obsessionnel-compulsif dans le syndrome de Gilles de la Tourette, tandis que des symptômes neurologiques, comme la catatonie, s'observent dans la schizophrénie. De même, la pathologie génétique et immunitaire irrigue autant les troubles neurologiques que psychiatriques, comme l'illustrent l'encéphalite auto-immune provoquant une psychose ou l'inflammation présente dans certains troubles dépressifs. Enfin, l'idée reçue selon laquelle les neurologues traiteraient des maladies et les psychiatres des troubles ne résiste pas non plus à l'examen, les psychiatres prenant en charge des maladies comme la démence ou la maladie de Huntington, et les neurologues traitant des troubles fonctionnels parmi les motifs de consultation les plus fréquents de leur spécialité.
Dynamique de santé cérébrale défendue par l'OMS
Face à ces constats, les auteurs proposent que la prochaine révision de la CIM, la douzième, intègre un chapitre fusionné consacré au système nerveux, au cerveau et à l'esprit. Cette proposition s'inscrit dans la dynamique de la notion de santé cérébrale promue par l'OMS, ainsi que dans les approches transdiagnostiques actuelles portant sur des symptômes transversaux comme l'apathie, la fatigue ou les hallucinations. Selon les auteurs, une telle fusion favoriserait un rapprochement bénéfique entre neurologie et psychiatrie : réduction de la discrimination et meilleure prise en charge des comorbidités physiques pour les patients psychiatriques, évaluation plus complète des conséquences cognitives et affectives pour les patients neurologiques, et meilleure détection des affections à la frontière des deux disciplines. Le nouveau chapitre pourrait également accueillir des affections orphelines actuellement non classées, telles que la douleur chronique primaire ou certains troubles du sommeil.
Trois types d'objection
Les auteurs anticipent et discutent trois types d'objections : théoriques, portant sur le risque de minimiser le rôle de l'esprit ou d'ignorer les dimensions sociales et symboliques de la maladie ; professionnelles, liées à la crainte d'une fusion des pratiques cliniques malgré des compétences distinctes ; et thérapeutiques, redoutant une dérive neurocentrique et une marginalisation des approches psychologiques. Ils estiment ces objections infondées ou largement compensées par les bénéfices attendus, comparant la situation à celle de la cardiologie et de la chirurgie cardiaque, disciplines partageant une même catégorie nosologique tout en conservant des formations distinctes mais complémentaires. Ils appellent enfin à un débat approfondi associant l'ensemble des disciplines cliniques concernées, de la psychologie à la neurochirurgie, ainsi que les patients eux-mêmes, et invitent l'OMS à examiner cette proposition dans le cadre de l'élaboration de la CIM-12.
En France, cette proposition ne manquera de soulever les critiques indignées d'un grand nombre de psychiatres. L'Hexagone a joué un rôle majeur dans cette histoire.











