Infectiologie
Gonococcie : augmentation en France des cas de gonorrhée multi résistante
Depuis 2022, un nombre croissant de pays européens, notamment la France, rapportent des cas de gonorrhée à Neisseria gonorrhoeae résistante à la ceftriaxone, incluant des souches multirésistantes et ultrarésistantes comme l'établit un rapport de l'ECDC.
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Depuis 2022, un nombre croissant de pays européens rapportent des cas de gonorrhée à Neisseria gonorrhoeae résistante à la ceftriaxone, incluant des souches multirésistantes (MDR) et ultrarésistantes (XDR). Longtemps sporadiques et majoritairement liées à des voyages, ces détections se sont nettement intensifiées en 2025-2026, avec une hausse du nombre de cas dans plusieurs pays et des preuves croissantes de transmission autochtone au sein de l'UE/EEE et du Royaume-Uni comme le rapporte l'European Centre for Disease Prevention and Control (ECDC) lien. La France, l'Allemagne, la Suède et le Royaume-Uni rapportent des augmentations notables, tandis que d'autres pays continuent de détecter des cas isolés. L'importation depuis des zones à forte circulation de souches résistantes, en particulier l'Asie du Sud-Est, demeure la principale voie d'introduction, mais des clusters et infections acquises localement indiquent qu'une transmission secondaire s'installe désormais en Europe.
82 millions de nouveaux cas annuels dans le monde
Sur le plan épidémiologique général, la gonorrhée reste l'une des IST bactériennes les plus fréquentes, avec environ 82 millions de nouveaux cas annuels dans le monde chez les 15-49 ans. Dans l'UE/EEE, 106 331 cas confirmés ont été notifiés en 2024 dans 28 pays, niveau le plus élevé depuis le début de la surveillance en 2009, avec une progression de 303 % depuis 2015. Le réseau Euro-GASP objective une résistance croissante à l'azithromycine et la persistance d'isolats à sensibilité diminuée à la ceftriaxone, avec une forte hétérogénéité géographique : résistance à la ciprofloxacine de 63,7 %, MIC d'azithromycine supérieures au seuil épidémiologique dans 23 pays sur 24 (19,1 % des isolats), résistance au céfixime rapportée par 8 pays sur 24 mais restant faible globalement (0,3 %). Seuls 24 des 30 pays de l'UE/EEE ont participé à Euro-GASP en 2024, ce qui invite à la prudence.
Une transmission secondaire active sur le territoire national
Concernant la France, le rapport documente une inflexion marquée : après de très rares cas sporadiques avant 2023 (deux en 2022, quatre en 2023), au moins 17 cas MDR/XDR ont été identifiés depuis janvier 2025 (11 MDR, six XDR), répartis en trois clusters géographiquement dispersés, touchant majoritairement des personnes hétérosexuelles. Six cas sur quinze depuis 2025 sont liés à un voyage en Asie du Sud-Est, quatre à une acquisition à l'étranger (Allemagne, Espagne, Tunisie, Royaume-Uni), et cinq infections apparaissent d'origine domestique, traduisant une transmission secondaire active sur le territoire national. A ce jour, on ne relève aucune prise de position de l'ANSM, de Santé publique France ou de la HAS sur cette évolution, ni de recommandation française distincte des recommandations européennes citées.
En Allemagne, sept cas MDR/XDR ont été rapportés en 2025, dont deux de transmission autochtone, suivis de deux cas en 2026 sans antécédent de voyage.
La Suède est passée de zéro à trois cas annuels entre 2020 et 2024 à neuf cas en 2025 puis quatre au premier semestre 2026, dont sept des treize cas récents d'acquisition domestique. Le Royaume-Uni rapporte une progression continue depuis 2021 (13 cas en 2024, 29 en 2025, 17 déjà en 2026), avec un cluster de six cas sans lien de voyage identifié entre avril et mai 2026, ainsi que six échecs thérapeutiques documentés, tous sur des sites extra-génitaux, dont deux ayant nécessité un recours à l'ertapénem. D'autres pays (Autriche, Croatie, Danemark, Irlande, Norvège, Pays-Bas, Espagne) rapportent des cas sporadiques, la Norvège signalant deux cas épidémiologiquement liés sans voyage rapporté, suggérant une possible transmission locale émergente.
Sur le plan microbiologique, les isolats présentent un profil de multirésistance associant résistance à la ciprofloxacine, au céfixime, à la pénicilline et à la tétracycline, avec des CMI de ceftriaxone comprises entre 0,19 et 0,38 mg/L, atteignant jusqu'à 1,0 mg/L en Norvège, en Espagne et au Royaume-Uni. Une résistance de haut niveau à l'azithromycine (CMI supérieure à 256 mg/L) a été observée en Autriche, en Croatie, en Allemagne, en Suède, aux Pays-Bas et parmi les souches XDR françaises, restreignant fortement les options thérapeutiques.
Tous les cas rapportés ont été traités avec succès
L'évaluation de risque de l'ECDC distingue deux scénarios. Pour la population sexuellement active de l'UE/EEE sans comportement à risque accru d'IST, le risque global est jugé faible, en l'absence de transmission communautaire soutenue. Pour les personnes à partenaires multiples ou changeants et rapports non protégés, il est estimé faible à modéré. Pour les résidents de l'UE/EEE voyageant vers des zones de forte circulation de souches MDR/XDR et adoptant des comportements à risque, il est jugé modéré, l'impact clinique individuel restant faible : tous les cas rapportés ont été traités avec succès, généralement par ceftriaxone à dose renforcée ou en association avec l'azithromycine.
L'ECDC recommande un renforcement de la surveillance de la résistance aux antimicrobiens (culture, tests de sensibilité, séquençage génomique), une systématisation du test de guérison après traitement d'une infection résistante, en particulier pour les localisations pharyngées plus difficiles à éradiquer, un renforcement du traçage des partenaires, une communication non stigmatisante centrée sur le dépistage et le préservatif, ainsi qu'une préparation à l'arrivée de nouvelles molécules (zoliflodacine, gépotidacine).
Deux nouveaux traitements oraux
En décembre 2025, la Food and Drug Administration (FDA) a en effet approuvé deux nouveaux traitements oraux de la gonorrhée non compliquée, marquant les premières nouvelles classes d'antibiotiques autorisées pour cette indication depuis plus de trente ans. Le gépotidacine (Blujepa, GSK), déjà approuvé en mars 2025 dans les infections urinaires non compliquées, a obtenu une extension d'indication pour la gonorrhée urogénitale non compliquée chez les patients de 12 ans et plus pesant au moins 45 kg, réservée aux situations où les options thérapeutiques standards sont limitées ou indisponibles (contre-indication, intolérance ou refus du traitement de première ligne). Cette approbation s'appuie sur l'essai de phase III EAGLE-1, publié dans The Lancet en avril 2025, qui a comparé deux doses orales de 3000 mg de gépotidacine à l'association intramusculaire ceftriaxone (500 mg) plus azithromycine orale (1000 mg) chez environ 600 patients dans six pays. La non-infériorité a été démontrée, avec un taux de succès microbiologique de 92,6 % pour le gépotidacine contre 91,2 % pour le traitement de référence, sans signal de tolérance nouveau.
Le même jour, la FDA a également approuvé le zoliflodacine (Nuzolvence), sous forme de granulés à dissoudre dans l'eau, pour la gonorrhée urogénitale non compliquée chez les patients de 12 ans et plus pesant au moins 35 kg (77 lb). Ce composé, dont l'accès était jusqu'alors réservé à des programmes d'usage compassionnel via le Global Antibiotic Research and Development Partnership (GARDP) — évoqués dans le rapport de l'ECDC —, dispose désormais d'un statut d'autorisation de mise sur le marché aux États-Unis, distinct de son statut encore expérimental évoqué par l'ECDC pour l'Europe.
Ces deux approbations offrent pour la première fois des alternatives orales, non injectables, au traitement de référence par ceftriaxone, dans un contexte où le rapport souligne la nécessité de préparer l'accès à des options thérapeutiques de recours face à la progression des souches résistantes. Il convient toutefois de noter qu'à ce stade, ni le gépotidacine ni le zoliflodacine ne bénéficient d'une autorisation de mise sur le marché en France ou dans l'Union européenne ; leur usage reste, dans le cadre européen décrit par l'ECDC, circonscrit aux programmes d'accès géré ou aux essais cliniques.
Le rapport souligne d'importantes limites méthodologiques : possible sous-détection et sous-notification des cas résistants, forte hétérogénéité des systèmes de surveillance nationaux, informations incomplètes sur le mode de transmission et l'historique de voyage, sous-déclaration probable des échecs thérapeutiques, risque de confusion entre échec thérapeutique et réinfection en l'absence de données génomiques systématiques, et délais de notification susceptibles de retarder la perception de la dynamique réelle. Ces réserves invitent à une lecture prudente des tendances chiffrées, sans remettre en cause le signal d'alerte que constitue la montée en puissance de la transmission autochtone en Europe.











