Neurologie
Maladie d'Alzheimer : impact de la nutrition sur l'évolution de la maladie
Les résultats d'une étude suédoise plaident en faveur de stratégies de prévention diététique de la démence différenciées selon le profil de risque biologique individuel, ouvrant la voie à des recommandations nutritionnelles personnalisées,
- kanruthai khamthet/iStock
Une étude de cohorte suédoise portant sur 1865 personnes âgées sans démence à l'inclusion, suivies pendant une durée moyenne de 8,4 ans sur une période totale de 15 ans, apporte un éclairage nouveau sur l'interaction entre qualité de l'alimentation et risque de démence selon le profil biologique des individus. Menée dans le cadre de l'étude SNAC-K (Swedish National study on Aging and Care, Kungsholmen), cette recherche a exploré si une alimentation de meilleure qualité pouvait atténuer le risque de démence chez des sujets présentant des niveaux élevés de biomarqueurs sanguins associés à la pathologie d'Alzheimer ou à des processus neurodégénératifs plus généraux.
Mesure de trois biomarqueurs sériques
Les auteurs ont mesuré à l'inclusion trois biomarqueurs sériques : la protéine tau phosphorylée sur la thréonine 217 (p-tau217), marqueur spécifique de la pathologie amyloïde et tau ; la chaîne légère de neurofilament (NFL), témoin de lésion axonale ; et la protéine gliale fibrillaire acide (GFAP), reflet de l'activation astrocytaire. Parallèlement, l'adhésion à trois profils alimentaires a été évaluée de façon répétée sur six ans à partir d'un questionnaire de fréquence alimentaire validé de 98 items : le régime méditerranéen alternatif (AMED), l'indice alternatif d'alimentation saine (AHEI), et l'indice inflammatoire alimentaire empirique inversé (rEDII), ce dernier traduisant un potentiel anti-inflammatoire de l'alimentation.
Un taux de 15,4 pour 1000 personnes -années
Au cours du suivi, 240 participants ont développé une démence toutes causes confondues, dont 125 une démence de type Alzheimer, soit un taux d'incidence de 15,4 pour 1000 personnes-années. L'analyse par régression de Cox, ajustée sur les facteurs sociodémographiques, le mode de vie et les comorbidités, a révélé un schéma d'associations contrasté selon le profil alimentaire considéré. Pour les participants présentant des taux élevés de p-tau217, de NFL et de GFAP, c'est exclusivement l'indice rEDII qui a montré des associations inverses significatives et constantes avec le risque de démence, avec des hazard ratios respectifs de 0,71 (IC95 % : 0,58-0,88), 0,79 (IC95 % : 0,66-0,95) et 0,73 (IC95 % : 0,60-0,89) par augmentation d'un point z d'adhésion.
En revanche, les associations protectrices de l'AMED et de l'AHEI n'ont été retrouvées de manière significative que chez les participants présentant des niveaux faibles de ces biomarqueurs, suggérant que ces deux indices perdent leur effet protecteur apparent une fois la pathologie neurobiologique sous-jacente déjà installée. Les interactions entre AHEI et p-tau217 (p=0,04) ainsi qu'entre AHEI et NFL (p=0,008) se sont révélées statistiquement significatives, renforçant l'hypothèse d'une modulation différentielle selon le profil alimentaire et le type de risque biologique.
Des gains de l'ordre de 0,3 à 0,9 année selon le biomarqueur
Les analyses complémentaires, fondées sur la fonction d'incidence cumulative et l'estimation du temps moyen sans démence en tenant compte du risque concurrent de décès, ont conforté ces résultats : chez les sujets à biomarqueurs élevés, un score rEDII plus favorable s'est accompagné d'une perte de temps sans démence significativement réduite sur dix ans, avec des gains de l'ordre de 0,3 à 0,9 année selon le biomarqueur considéré. Les résultats se sont montrés robustes à plusieurs analyses de sensibilité, incluant l'exclusion des données alimentaires aberrantes, des participants présentant des troubles cognitifs sans démence, des cas de démence précoce, et l'utilisation de seuils alternatifs de biomarqueurs.
Un effet protecteur n'est plus observé après 78 ans
Des analyses de sous-groupes ont par ailleurs mis en évidence des modulations par l'âge, le statut APOE-ε4 et le sexe. L'effet protecteur de l'AHEI chez les porteurs de taux élevés de p-tau217 n'a été observé que chez les participants de 78 ans ou plus. L'association entre rEDII et risque réduit de démence chez les sujets à GFAP faible n'est apparue que chez les non-porteurs de l'allèle APOE-ε4. Enfin, l'effet protecteur de l'AMED chez les participants à NFL élevé n'a été retrouvé que chez les hommes, en cohérence avec les différences de genre déjà documentées dans la contribution vasculaire au risque de démence.
Une voie inflammatoire centrale
Sur le plan physiopathologique, les auteurs avancent l'hypothèse d'une voie inflammatoire centrale pour expliquer la spécificité du rEDII : ce dernier reflète directement une consommation alimentaire corrélée aux marqueurs inflammatoires circulants tels que l'interleukine 6 et le TNF-α, eux-mêmes impliqués dans la neuroinflammation et la progression de la pathologie amyloïde. L'inflammation systémique chronique pourrait ainsi constituer un mécanisme physiopathologique commun reliant alimentation pro-inflammatoire et neurodégénérescence, particulièrement pertinent chez les sujets déjà porteurs d'une charge biologique de risque. Les composants protecteurs de l'AMED et de l'AHEI, davantage orientés vers la prévention cardiovasculaire et l'apport en micronutriments tels que vitamines B, polyphénols et acides gras polyinsaturés, sembleraient en revanche perdre leur capacité de modulation une fois la pathologie neurodégénérative installée.
Les auteurs soulignent plusieurs limites méthodologiques importantes. L'évaluation alimentaire reposait sur l'autodéclaration, source potentielle d'erreur de classification. Les données diététiques n'étaient pas disponibles pour l'ensemble des participants aux deux premières vagues de suivi et faisaient totalement défaut par la suite, limitant l'évaluation longitudinale complète des trajectoires alimentaires. Les biomarqueurs ont été dosés dans le sérum, dont la biodisponibilité diffère potentiellement de celle du plasma ou du liquide céphalorachidien, et les seuils de stratification reposaient sur une étude antérieure menée dans la même cohorte. Les pertes de vue concernaient préférentiellement les participants les plus âgés, les moins instruits et les plus polymorbides. Enfin, l'échantillon, composé de personnes âgées vivant à domicile en milieu urbain stockholmois, relativement aisées et éduquées, et très probablement homogène sur le plan ethnique bien que cette donnée n'ait pas été recueillie, limite la généralisabilité des résultats à des populations plus diversifiées.
Des stratégies de prévention diététique de la démence différenciées
Ces résultats plaident en faveur de stratégies de prévention diététique de la démence différenciées selon le profil de risque biologique individuel, ouvrant la voie à des recommandations nutritionnelles personnalisées, en particulier la promotion d'une alimentation à faible potentiel inflammatoire chez les sujets identifiés comme étant à risque accru sur la base de biomarqueurs sanguins.











