Pharmacoéconomie
Inde : ni Chine, ni Occident, la troisième voie
Plutôt que de répliquer le modèle étatique chinois ou le système américain à forte orientation marchande, l'Inde semble construire une « troisième voie », fondée sur l'innovation frugale, la diversité démographique et l'infrastructure numérique publique.
- Rapeepat Pornsipak/iStock
Après la Chine, nouvelle puissance de la pharmacie mondiale, faut-il aussi redouter l’Inde ? Peut-être pas si l’on en croit l’éditorial publié le 17 juin dans Nature Medecine. Alors que sa biomédecine se trouve à un tournant décisif, l'Inde peut saisir l'opportunité d'intensifier la recherche et le développement sur son territoire et offrir un modèle unique d'innovation biomédicale non pas à l’Occident mais aux pays du Sud.
1000 nouveaux sites d'essais cliniques
L'Inde, longtemps perçue comme la « pharmacie du monde » en raison de sa production massive de vaccins, de génériques et de dispositifs diagnostiques, semble amorcer une transition vers un modèle de recherche biomédicale plus ambitieux. Cette évolution repose sur une hausse sensible des investissements publics : un fonds de recherche, développement et innovation doté de 1 000 milliards de roupies (environ 12 milliards de dollars), complété par 1,2 milliard de dollars alloués au secteur biopharmaceutique, des réformes de l'autorité de régulation pharmaceutique et la création de 1 000 nouveaux sites d'essais cliniques. La mission IndiaAI, annoncée lors du premier sommet mondial sur l'intelligence artificielle organisé dans un pays du Sud, a quant à elle bénéficié d'un financement complémentaire de 1,25 milliard de dollars.
0,7 % du produit intérieur brut
Ces efforts restent toutefois à relativiser : les dépenses globales de recherche et développement en Inde demeurent limitées à environ 0,7 % du produit intérieur brut, loin derrière les États-Unis, l'Europe ou la Chine.
Plutôt que de répliquer le modèle étatique chinois ou le système américain à forte orientation marchande, l'Inde semble construire une « troisième voie », fondée sur l'innovation frugale, la diversité démographique et l'infrastructure numérique publique. Plusieurs réalisations illustrent cette approche : NexCAR19, première thérapie cellulaire CAR-T indienne, conçue pour être abordable et développée localement ; la plate-forme portable Truenat, destinée au diagnostic de la tuberculose ; ou encore le vaccin antirotavirus à bas coût Rotavac. Le fil conducteur de ces innovations est la recherche systématique d'accessibilité financière et d'adaptabilité aux contraintes locales.
Un atout majeur, la diversité génétique
La diversité génétique de la population indienne constitue un atout scientifique majeur. Avec 1,4 milliard d'habitants répartis en environ 4 600 groupes endogames, le sous-continent présente une variabilité génétique considérable, incluant des mutations pathogènes spécifiques. Le projet GenomeIndia, qui a déjà cartographié 10 000 génomes au sein de 83 populations, met en évidence des profils de variation largement absents des cohortes occidentales, notamment des niveaux élevés d'homozygotie et des phénotypes de maladies hétérogènes ou mal caractérisés. C'est notamment le cas du diabète dit de type 5, sous-type lié à la malnutrition infantile, dont la réponse aux traitements antidiabétiques classiques de type 2 diffère potentiellement de celle observée dans le diabète de type 2 conventionnel — un élément qui invite à la prudence à mesure que les agonistes du GLP-1 génériques se diffusent sur le marché indien. Une extension du projet à un million de génomes est envisagée, sous réserve d'investissements pérennes et de cadres de gouvernance et d'éthique adaptés.
L'infrastructure numérique de santé, le second pilier de ce modèle
L'infrastructure numérique de santé constitue le second pilier de ce modèle. L'Inde a progressivement déployé des identifiants de santé numériques pour environ 840 millions de personnes début 2026, articulés à la mission Ayushman Bharat, qui relie les citoyens à leurs dossiers médicaux électroniques et aux registres nationaux. Cette architecture a notamment permis de réutiliser l'application de vaccination développée pendant la pandémie de COVID-19 au profit de la vaccination infantile universelle. Le réseau hospitalo-universitaire des All India Institute of Medical Sciences (AIIMS) offre par ailleurs un support clinique pour les essais multicentriques, tandis que les incubateurs BioNEST visent à accélérer la transformation de la recherche en produits exploitables.
Sur le plan de l'intelligence artificielle, l'Inde privilégie des outils adaptés à des usages spécifiques plutôt qu'une compétition frontale avec les modèles génératifs occidentaux. Des solutions vocales comme Sarvam.ai, conçues pour la multiplicité linguistique du pays et les populations à faible littératie, illustrent cette logique d'adaptation au contexte local plutôt que de transposition de solutions anglophones standardisées.
Un modèle qui s'exporte dans le Sud Global
Ce modèle s'exporte désormais au-delà des frontières indiennes : dans le cadre de l'initiative « 50 pays en 5 ans », appuyée par les Nations Unies, le Centre pour les infrastructures numériques publiques de Bengaluru accompagne des gouvernements d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine dans la conception de systèmes numériques de santé, fondés sur des standards ouverts.
Plusieurs obstacles structurels persistent néanmoins. La création en 2023 de la Fondation nationale de recherche Anusandhan a mis en lumière la fragmentation du paysage scientifique indien : institutions cloisonnées, biobanques dispersées, collaborations multicentriques encore limitées. Par ailleurs, une partie significative de la population, notamment la classe moyenne urbaine, reste mal couverte par les dispositifs de santé, trop aisée pour les services publics gratuits mais trop modeste pour le secteur privé. La capacité de l'Inde à transformer des innovations isolées en un impact systémique dépendra largement de sa capacité à résoudre ces fractures de gouvernance et d'accès aux soins.











