Tribune
Grève des médecins libéraux : ce que cette colère dit vraiment de notre système de santé
Jean-Paul Ortiz est médecin néphrologue et ancien président de la CSMF. Il a exercé la médecine libérale de terrain pendant des décennies et participé à toutes les grandes négociations structurant notre système de santé. Sa parole est celle d’un praticien expérimenté, connaissant à la fois les réalités cliniques et les mécanismes institutionnels. S’il s’exprime aujourd’hui, c’est pour éclairer une crise qui dépasse les revendications immédiates et engage l’avenir de la profession.
Un mouvement de grève prolongée des médecins libéraux.
Rien que cette phrase devrait alerter au sommet de l’État.
Les médecins libéraux ne sont pas des grévistes professionnels. Ils ne bloquent pas, ils soignent. Et quand ils cessent de travailler, ce n’est jamais par confort idéologique, encore moins par posture politique.
Or aujourd’hui, fait inédit, tous les syndicats de médecins de ville sont réunis. Généralistes et spécialistes. Libéraux “purs” et plus sociaux. Ceux qu’on caricature à droite comme à gauche.
Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas un accident. Ce n’est pas une revendication catégorielle de plus.
C’est le symptôme d’un système à bout de souffle.
Depuis des années, les signaux étaient là. Les médecins qui “déplaquent”. Les territoires qui se vident. Les consultations compressées. Les appels à l’aide feutrés, puis plus bruyants, puis ignorés.
On n’a pas voulu entendre.
Aujourd’hui, la colère n’est plus sourde. Elle est collective. Et elle est grave.
Une crise de confiance avant d’être une crise de tarifs
Il faut le dire clairement : cette crise dépasse très largement un article du PLFSS, aussi maladroit soit-il.
La crise actuelle est une crise de confiance.
Confiance détruite par un système hospitalo-centré qui a laissé la médecine de ville se débrouiller seule.
Confiance détruite par une accumulation de réformes sans vision, sans cohérence, sans cap.
Confiance détruite par des accords négociés puis contournés, par une gouvernance technocratique, par un pouvoir politique qui gère l’urgence mais ne pense plus la stratégie.
Nous avons un système qui soigne, mais qui ne pense ni la prévention, ni la santé globale, ni les parcours.
Un système où chaque structure défend son périmètre, chaque corporation son intérêt, sans projet collectif.
Un système désorganisé… et pourtant centralisé.
Et croire que cette crise se résume à une ligne budgétaire est une faute d’analyse.
La médecine libérale de proximité — la plus efficiente, la plus utile socialement — se délite lentement.
La grève actuelle est un dernier avertissement.
Reconstruire sur la médecine de première ligne
Partout ailleurs en Europe, la réponse est connue. Elle a un nom : la médecine de première ligne.
Médecine générale, spécialités de proximité, travail coordonné avec les infirmiers, les kinésithérapeutes, les pharmaciens.
Une médecine structurée, regroupée, capable de délégation intelligente, au plus près des patients.
Cette première ligne doit être la porte d’entrée obligatoire du système de soins.
C’est le cas au Danemark, en Allemagne, en Catalogne.
Pas en France.
L’hôpital est aujourd’hui en crise parce qu’on l’a transformé en recours universel, faute d’avoir organisé la ville.
L’hôpital doit redevenir ce qu’il doit être : le recours, l’excellence, la référence.
La ville doit redevenir l’entrée.
Mais pour cela, il faut valoriser réellement l’expertise médicale de premier recours.
La sous-valorisation chronique des consultations — notamment complexes, longues, exigeantes — est une aberration économique et sanitaire.
Le problème n’est pas le paiement à l’acte.
Le problème, c’est son niveau.
Croire que le forfait, par magie, résoudra la délégation et l’organisation est une illusion si les montants restent indigents.
Arrêtons l’hypocrisie sur l’économie de la santé
Soyons honnêtes : les seuls qui ont pu se structurer sont les spécialistes techniques, parce qu’ils en avaient les moyens.
Les traiter aujourd’hui de “rentiers” est non seulement insultant, mais révèle une incompréhension totale du fonctionnement d’une économie moderne.
On n’investit pas sans rentabilité. On n’innove pas sans marges.
La santé n’est pas hors sol.
Liberté, responsabilité, évaluation
La solution existe pourtant. Elle est connue. Elle a même été testée.
Organisation territoriale de l’offre de soins.
Contractualisation sur des objectifs clairs.
Liberté d’organisation laissée aux professionnels.
Évaluation a posteriori.
À l’État, la stratégie.
Aux soignants, l’opérationnel.
Nous l’avons vécu pendant le COVID.
Dans le chaos, le système a tenu parce que les professionnels se sont organisés ensemble, sans dogme, sans querelles statutaires.
Et ils ont réussi.
Une profession unie ou une profession affaiblie
Mais cette reconstruction suppose aussi un effort du côté des médecins eux-mêmes.
Acceptation du regroupement.
Acceptation de la pluriprofessionnalité.
Acceptation de la délégation de tâches quand elle est pertinente.
À l’ère de l’IA et du numérique, le rôle du médecin est l’expertise, le raisonnement clinique, la décision.
A-t-on vraiment besoin de dix ans d’études pour vacciner ?
Enfin, il faut le dire sans détour :
l’éclatement syndical est une faiblesse majeure.
Il a permis à la technocratie de gouverner la profession à sa place.
Et la qualité des soins ?
Elle doit être garantie par les médecins eux-mêmes. Certification, évaluation, exigence.
Aucune profession n’échappe à cela. La médecine non plus.
C’est une responsabilité collective. Et un devoir vis-à-vis des patients.
Être respecté parce qu’unis.
Être légitimes parce qu’exigeants.
Être entendus parce que responsables.
Voilà ce que cette grève devrait enfin nous obliger à construire.
Jean-Paul ORTIZ
médecin néphrologue
ancien président de la CSMF
8 janvier 2026








