Psychiatrie

Autisme et TDAH : sommes-nous face à un surdiagnostic ?

La tension entre l’obligation éthique de ne pas priver un patient d’un diagnostic qui changerait sa vie, et celle de ne pas poser un diagnostic dont les critères sont imprécis, est réelle et quotidienne.

  • Alex Aviles palma de mallorca, Spain/iStock
  • 11 Mars 2026
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    Dans les cabinets de médecine générale et de psychiatrie, les demandes de diagnostics et de prise en charge de troubles du spectre autistique (TSA) et de trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hypera ctivité (TDAH) connaissent une progression spectaculaire. Ce phénomène suscite des interprétations radicalement opposées au sein de la communauté médicale. S’agit-il d’un progrès diagnostique qui répare des décennies de méconnaissance, ou d’une dérive nosologique qui dilue des catégories cliniques jusqu’alors bien définies ? C’est la question qu a été soulevée lors du 62e débat Maudsley retranscrit dans The Bristish Medical Journal lien le 9 mars 2026.

    L’augmentation est réelle et reflète des besoins longtemps ignorés

    Jessica Eccles et Elizabeth Weir, qui défendent cette position, s’appuient sur des données épidémiologiques massives collectées dans des registres de santé et d’éducation aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Suède. La convergence des chiffres entre ces pays, aux systèmes de santé pourtant fort différents, plaide selon elles pour la solidité du phénomène observé. L’argument central est celui de l’intersectionnalité : les outils diagnostiques traditionnels ont été conçus à partir de cohortes majoritairement masculines et blanches, laissant dans l’ombre des présentations atypiques fréquentes chez les femmes, les minorités ethniques et les personnes issues de milieux défavorisés.

    Le signal le plus frappant concerne l’autisme au féminin : au Royaume-Uni, l’incidence chez les femmes a augmenté de 1 500 % entre 1998 et 2018. Un tel chiffre ne peut s’expliquer par un quelconque artefact méthodologique. Il témoigne d’une population entière qui échappait jusqu’alors aux grilles d’évaluation standard. De même, aux États-Unis, si les enfants blancs étaient jadis surreprésentés dans les statistiques diagnostiques, ce sont désormais les enfants issus de minorités ethniques qui sont plus souvent identifiés, souvent avec une déficience intellectuelle associée, ce qui suggère paradoxalement que les cas les plus sévères étaient précédemment passés inaperçu chez ces populations.

    Les autrices récusent fermement le terme de « surdiagnostic », qu’elles jugent épistémologiquement incorrect. Le problème majeur reste le sous-diagnostic massif : la majorité des adultes autistes de plus de 50 ans ne sont pas diagnostiqués. Dans les services de santé mentale, un patient sur cinq serait autiste, et près de la moitié souffrirait de TDAH. Parmi les jeunes en situation de crise psychiatrique, un tiers présenterait un TSA ou un TDAH. Ces chiffres, s’ils sont confirmés, impliquent que des milliers de patients reçoivent des prises en charge inadéquates, faute d’identification de la neurodivergence sous-jacente. Le coût humain et économique est considérable : le groupe de travail sur le TDAH du NHS en Angleterre l’estime à 17 milliards de livres sterling par an au Royaume-Uni, en comptant les retombrées sur l’éducation, l’emploi et les services sociaux.

    Sur le plan thérapeutique, les auteurs rappellent que les médicaments indiqués dans le TDAH présentent un profil bénéfice-risque favorable et réduisent de 20 % les évènements graves tels que le passage à l’acte suicidaire. Ces résultats, comparés à d’autres interventions médicales, plaident pour une détection active plutôt qu’une prudence diagnostique excessive.

    D’autres facteurs expliquent l’inflation diagnostique

    Alastair Santhouse et Traolach Brugha défendent une position nuancée. Ils ne nient pas la réalité de l’autisme ni du TDAH, mais soutiennent que la croissance des diagnostics ne s’explique pas par la seule amélioration de la détection.

    Leur premier argument est historique. Lorsque l’autisme a été introduit dans les nomenclatures diagnostiques en 1980, il désignait une affection grave entraînant généralement un handicap profond. Le DSM-5 et la CIM-11 couvrent aujourd’hui un spectre bien plus large, allant du handicap sévère à des différences subtiles dans la communication sociale chez des adultes parfaitement autonomes. Cette extension conceptuelle, si elle permet de mieux décrire la diversité humaine, rend les critères diagnostiques plus poreux et potentiellement moins spécifiques.

    Un autre argument est épidémiologique. Trois études ayant eu recours à un échantillonnage rigoureux de la population et à des examens standardisés ont montré que la prévalence sous-jacente de l’autisme était reste stable au cours de ce siècle, malgré l’augmentation des diagnostics officiels. En d’autres termes, les nouveaux cas enregistrés dans les registres médicaux ne correspondraient pas nécessairement à une augmentation des cas d'autistes dans la population générale.

    Pour le TDAH, une étude a relevé que 90 % des personnes nouvellement diagnostiquées à l’âge adulte ne présentaient aucun antécédent du trouble pendant l’enfance. Ce qui interroge la validité de ces diagnostics tardifs au regard des critères nosologiques actuels. Une immaturité relative peut par ailleurs conduire à diagnostiquer à tort un TDAH chez les enfants les plus jeunes d’une classe, effet connu sous le nom d’« effet d’âge relatif » et bien documenté dans la littérature.

    Santhouse et Brugha soulèvent enfin un point rarement discuté dans les revues médicales. Le diagnostic de neurodivergence est devenu dans de nombreux systèmes d’éducation et de protection sociale indispensable pour accéder à des ressources pédagogiques adaptées, des aménagements professionnels ou des prestations sociales. Dans un contexte où l’aide ne peut être obtenue que sous couvert d’une catégorie diagnostique, la pression exercée sur les médecins pour obtenir un diagnostic s’en trouve considérablement amplifiée. Ce phénomène, qui touche également les services de santé eux-mêmes dont les parcours de soins sont structurés autour de diagnostics spécifiques, contribue mécaniquement à l’inflation du nombre de cas enregistrés.

    Les deux auteurs concluent que la forte augmentation des diagnostics signalée par le NHS ne peut s’expliquer uniquement par une meilleure identification de cas autrefois méconnus. Elle résulte également de l’assouplissement des critères, des investissements publics massifs dans les services, et du rôle fonctionnel que joue le diagnostic dans l’accès aux droits.

    Ce débat, loin d’être purement académique, a des implications directes. La tension entre l’obligation éthique de ne pas priver un patient d’un diagnostic qui changerait sa vie, et celle de ne pas poser un diagnostic dont les critères sont imprécis, est réelle et quotidienne.

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