Cardiologie
Dyslipidémies : les nouvelles recos américaines incitent à traiter encore plus tôt
Ces recommandations abordent la prévention primordie, primaire et secondaire, fournit des orientations pour la prise en charge des adultes comme des enfants, restaure des objectifs thérapeutiques de LDL-C fondés sur le niveau de risque, et promeut un dépistage et une prise en charge universels des dyslipidémies tout au long de la vie.
- Md Zakir Mahmud/iStock
Publiée simultanément le 13 mars 2026 dans Circulation et JACC, la recommandation 2026 de l'ACC/AHA — cosignée par onze sociétés savantes — rassemble en un document unique les recommandations fondées sur les preuves pour évaluer et traiter l'ensemble des dyslipidémies, incluant l'hypercholestérolémie, l'hypertriglycéridémie et l'élévation de la Lp(a). Elle remplace et retire la recommandation de 2018 sur la prise en charge du cholestérol sanguin, et prend le nouveau titre de « Guideline on the Management of Dyslipidemia » pour refléter l'évolution des connaissances sur le risque cardiovasculaire athérosclérotique lié aux lipoprotéines athérogènes au-delà du LDL-C, notamment les particules résiduelles riches en triglycérides et la Lp(a).
Changement de paradigme
Cette recommandation aborde la prévention primordie, primaire et secondaire, fournit des orientations pour la prise en charge des adultes comme des enfants, restaure des objectifs thérapeutiques de LDL-C fondés sur le niveau de risque, et promeut un dépistage et une prise en charge universels des dyslipidémies tout au long de la vie, via une alimentation saine, les modifications du mode de vie et les médicaments.
L'un des fils directeurs du texte est l'idée que traiter plus tôt et plus bas génère un bénéfice cardiovasculaire proportionnel à la durée et à l'intensité de la réduction de l'exposition aux lipoprotéines athérogènes. Le président du comité de rédaction, le Pr Roger Blumenthal (Johns Hopkins), résume ainsi l'esprit du texte : si les valeurs lipidiques ne sont pas dans la zone souhaitable après une période d'optimisation du mode de vie, il convient de considérer l'introduction d'un traitement hypolipémiant plus tôt qu'on ne l'aurait envisagé dix ans auparavant, car un LDL plus bas pendant plus longtemps protège davantage contre les événements cardiovasculaires futurs.
Dépistage pédiatrique et intervention précoce chez le jeune adulte
La recommandation insiste sur la nécessité de traiter les dyslipidémies plus précocement afin de réduire le risque lié à une exposition prolongée aux lipoprotéines athérogènes au cours de la vie. Les conseils sur les comportements de santé et l'optimisation du mode de vie doivent débuter dès l'enfance, avec une envisagée précoce de la pharmacothérapie chez les jeunes souffrant d'hypercholestérolémie familiale et chez les jeunes adultes ayant un LDL-C ≥ 160 mg/dL ou des antécédents familiaux marqués de maladie cardiovasculaire prématurée. Le bilan lipidique est recommandé entre 9 et 11 ans, entre 19 et 21 ans, puis au moins tous les 5 ans chez l'adulte.
L'un des changements les plus structurants de cette édition est l'abandon des Pooled Cohort Equations (PCE) au profit de l'outil PREVENT. Les anciennes équations surestimaient le risque à 10 ans d'infarctus ou d'AVC de 40 à 50 %. Les nouvelles équations PREVENT-ASCVD sont conçues pour les adultes de 30 à 79 ans sans maladie cardiovasculaire connue ni athérosclérose subclinique, avec un LDL-C entre 70 et 189 mg/dL, et permettent d'estimer le risque à 10 et 30 ans d'infarctus ou d'AVC.
Les nouvelles catégories de risque à 10 ans sont : faible (< 3 %), intermédiaire-bas (3 à < 5 %), intermédiaire (5 à < 10 %) et élevé (≥ 10 %).
La recommandation propose un modèle structuré en trois étapes, désigné sous l'acronyme « CPR » : calculer le risque à 10 ans avec PREVENT, personnaliser ce risque en tenant compte des facteurs non inclus dans l'équation, puis reclassifier si nécessaire grâce au score calcique coronaire. Les facteurs de majoration du risque comprennent les antécédents familiaux de cardiopathie ischémique, les pathologies inflammatoires chroniques (lupus, polyarthrite rhumatoïde), les pathologies cardiométaboliques (surpoids/obésité, diabète, maladie rénale chronique), certaines origines ancestrales à risque accru (Asie du Sud, Philippines), ainsi que des marqueurs obstétricaux comme la ménopause précoce, la prééclampsie et le diabète gestationnel.
Score calcique coronaire (CAC), Lp(a) et ApoB
Parmi les nouveautés majeures figurent l'utilisation sélective du score calcique coronaire pour reclassifier le risque, le dosage de la Lp(a) au moins une fois dans la vie et la mesure ciblée de l'apolipoprotéine B (ApoB) pour améliorer l'évaluation du risque et guider le traitement.
Le score calcique est recommandé chez les hommes dès 40 ans et chez les femmes dès 45 ans présentant un risque intermédiaire-bas ou intermédiaire, lorsque persiste une incertitude sur la décision de prescrire une statine. Toute quantité de calcium coronaire détecté appuie un objectif de LDL-C inférieur à 100 mg/dL, avec des cibles encore plus basses en cas de calcifications plus étendues.
La recommandation préconise un dépistage universel de la Lp(a) chez l'adulte, la Lp(a) étant reconnue comme facteur causal de l'athérosclérose, indépendamment du LDL-C, avec des considérations spécifiques pour le dépistage chez les moins de 18 ans. L'ApoB peut compléter l'évaluation, notamment en cas d'hypertriglycéridémie ou de syndrome métabolique, où le LDL-C peut sous-estimer le risque résiduel.
La recommandation de 2018 avait abandonné les objectifs chiffrés au profit d'une logique de réduction percentuelle. Le texte de 2026 les rétablit explicitement selon le niveau de risque. Les objectifs de LDL-C recommandés sont : inférieur à 55 mg/dL pour les patients en prévention secondaire « à très haut risque », et inférieur à 70 mg/dL pour les patients en prévention secondaire « non à très haut risque ». Un LDL-C inférieur à 55 mg/dL est recommandé pour la majorité des patients, et en particulier pour ceux qui présentent deux événements cardiovasculaires majeurs ou plus, ou un événement cardiovasculaire majeur associé à deux conditions à haut risque. Le principe directeur demeure : plus le LDL est bas, meilleur est le pronostic.
Pour les adultes de 40 à 75 ans atteints de diabète, de maladie rénale chronique de stade 3 à 4 ou d'infection à VIH, un traitement hypolipémiant est recommandé indépendamment du taux de LDL-C. Chez les sujets de plus de 75 ans, la réduction du LDL-C reste bénéfique et les décisions thérapeutiques doivent intégrer l'optimisation du mode de vie et une prise de décision partagée.
La recommandation conserve une approche graduelle : maximiser la statine tolérée en association avec les modifications du mode de vie, puis ajouter l'ézétimibe, l'acide bempédoïque (Nexletol) et/ou un inhibiteur de PCSK9, et envisager ensuite l'inclisiran (Leqvio) pour un abaissement supplémentaire du LDL-C. Cinq nouvelles thérapies hypolipémiantes approuvées par la FDA sont intégrées dans cette mise à jour. Des algorithmes pratiques sont fournis pour les situations particulières : diabète, ASCVD avérée, intolérance aux statines et populations spécifiques.
Des triglycérides supérieurs ou égaux à 150 mg/dL sont associés à une majoration du risque cardiovasculaire athérosclérotique, et les valeurs sont très sensibles aux interventions sur le mode de vie. Pour les triglycérides très élevés (au-delà de 500 mg/dL), la prévention de la pancréatite reste l'objectif prioritaire. Des traitements ciblant spécifiquement la Lp(a) font l'objet d'essais en cours, et leur intégration dans les futures mises à jour est anticipée.
Les habitudes de vie saines, en application des composantes du programme AHA Life's Essential 8, sont impératives pour optimiser la santé cardiovasculaire, avec une réduction du risque d'événements cardiovasculaires d'environ 50 % observée même chez les individus ayant une prédisposition génétique à l'athérosclérose. Une alimentation saine a reçu une recommandation de classe I, niveau A pour la réduction des événements cardiovasculaires. La prise en charge par le mode de vie est qualifiée de « fondatrice » et doit toujours accompagner le traitement médicamenteux.
Ce que cela change pour le praticien français
Par rapport aux recommandations européennes de l'ESC/EAS 2019 (actuellement en cours de révision), plusieurs points de convergence et de divergence méritent attention. Concerant les onvergences, on peut citer la confirmation des cibles basses de LDL-C en prévention secondaire, la place croissante des inhibiteurs de PCSK9 et de l'inclisiran, l' importance du dépistage de la Lp(a).
Mais des points de divergence sont à noter. L'introduction du calculateur PREVENT (non applicable directement aux cohortes européennes), le rôle accordé au score calcique coronaire comme outil de reclassification en consultation courante et la réintroduction d'objectifs chiffrés de LDL-C après que les Européens les avaient déjà maintenus en 2019. La prise en compte des marqueurs obstétricaux dans l'évaluation du risque cardiovasculaire féminin constitue également un apport pratique utile.
Source : Blumenthal RS, Morris PB et al. 2026 ACC/AHA/AACVPR/ABC/ACPM/ADA/AGS/APhA/ASPC/NLA/PCNA Guideline on the Management of Dyslipidemia. Circulation et JACC, publié le 13 mars 2026.











