Psychiatrie
Trouble dépressif majeur : l'association kétamine-buprénorphine efficace pour réduire le risque de suicide
Un essai fournit la première démonstration qu'une intervention pharmacologique peut maintenir et prolonger de façon significative les effets antisuicidaires de la kétamine dans le trouble dépressif majeur. L'association séquentielle kétamine-buprénorphine apparaît plus efficace que la buprénorphine seule en monothérapie.
- Andrey Shadrin/iStock
La kétamine intraveineuse est reconnue depuis plusieurs années pour sa capacité à réduire rapidement les idées suicidaires chez les patients souffrant de trouble dépressif majeur (TDM), parfois en quelques heures seulement. Cependant, cet effet reste transitoire, s'estompant généralement en moins d'une semaine, ce qui oblige à répéter les perfusions et soulève des questions de sécurité à long terme, de coût et de risque de mésusage. Les tentatives antérieures visant à prolonger le bénéfice thérapeutique de la kétamine par des agents pharmacologiques ciblant le récepteur NMDA, comme la lamotrigine, le lithium ou le riluzole, se sont toutes révélées infructueuses. C'est dans ce contexte qu'une équipe de Stanford a conçu un essai contrôlé randomisé en double aveugle publié dans The American Journal of Psychiatry lien pour évaluer si la buprénorphine sublinguale à faible dose, agoniste partiel des récepteurs mu-opioïdes, pouvait prolonger et amplifier les effets antisuicidaires d'une perfusion unique de kétamine.
L'hypothèse repose sur des données précliniques et cliniques suggérant que les effets antidépresseurs et antisuicidaires de la kétamine seraient en partie médiés par la modulation des récepteurs mu-opioïdes, indépendamment de son action antagoniste sur les récepteurs NMDA. Un essai antérieur de Yovell et al. avait déjà montré que de très faibles doses de buprénorphine réduisaient les idées suicidaires en monothérapie chez des patients hospitalisés, mais les scores restaient élevés à quatre semaines et la population incluait une proportion importante de troubles de la personnalité limite. L'idée d'associer séquentiellement les deux molécules, en tirant parti de l'action rapide de la kétamine pour amorcer la réponse, puis de la buprénorphine pour la consolider, constituait une approche originale.
L'essai a inclus 50 adultes âgés de 18 à 70 ans
L'essai a inclus 50 adultes âgés de 18 à 70 ans, tous porteurs d'un diagnostic de TDM confirmé selon les critères du DSM-5, présentant un épisode dépressif majeur en cours depuis au moins huit semaines et un score d'idéation suicidaire à l'échelle SSI supérieur ou égal à 6. Les participants devaient avoir documenté au moins un échec thérapeutique à dose et durée adéquates, ou une intolérance à deux antidépresseurs. Les troubles liés à l'usage de substances, les antécédents de trouble de la personnalité limite et les troubles du comportement alimentaire récents constituaient des critères d'exclusion. La population était majoritairement féminine (68 %), d'âge moyen 37,6 ans, et présentait un profil de résistance thérapeutique marqué : 62 % répondaient aux critères de dépression résistante au traitement, 42 % avaient déjà reçu une stimulation magnétique transcrânienne, et 10 % une électroconvulsivothérapie sans succès satisfaisant.
Une perfusion unique de kétamine à la dose de 0,5 mg/kg sur 40 minutes
Tous les participants ont reçu, en ouvert, une perfusion unique de kétamine à la dose de 0,5 mg/kg sur 40 minutes. Quarante-huit heures plus tard, ils ont été randomisés en deux groupes selon un ratio 1:1 : l'un recevant de la buprénorphine sublinguale (de 0,2 à 0,8 mg/jour selon tolérance et réponse, avec titration progressive hebdomadaire), l'autre un placebo d'apparence identique, pendant quatre semaines. Les pastilles sublinguales étaient préparées par une pharmacie spécialisée et distribuées lors des visites hebdomadaires. Un suivi de deux semaines sans traitement actif a été assuré après la phase principale afin d'évaluer les éventuels symptômes de sevrage et la durabilité des effets. Le critère de jugement principal était la variation du score total SSI entre le jour 1 et le jour 31, analysée par modélisation linéaire mixte avec interaction temps-traitement.
Sur les 50 patients ayant reçu la perfusion de kétamine, 45 ont complété au moins une semaine de traitement de suivi et ont été inclus dans l'analyse principale : 23 dans le groupe buprénorphine et 22 dans le groupe placebo. Dès 48 heures après la perfusion de kétamine, une réduction moyenne du score SSI de 9,1 points a été observée dans l'ensemble de la cohorte, avec 54 % de répondeurs. Cette réponse initiale était comparable dans les deux groupes avant le début du traitement de suivi.
78 % des patients du groupe buprénorphine atteignaient le critère de réponse
À l'issue des quatre semaines de traitement, les deux groupes ont présenté une diminution significative des idées suicidaires par rapport à la baseline, mais de façon nettement plus prononcée dans le groupe buprénorphine. La réduction moyenne du score SSI était de 11,6 points (écart-type 5,8) dans le groupe buprénorphine contre 6,3 points (écart-type 7,0) dans le groupe placebo, soit un delta de Glass de 0,76 (IC95% : 0,11 à 1,39). L'interaction temps-traitement était hautement significative (p < 0,001). Les différences entre les groupes sont apparues dès le 10e jour et se sont accentuées aux 24e et 31e jours. Au jour 31, 78 % des patients du groupe buprénorphine atteignaient le critère de réponse (réduction supérieure ou égale à 50 % du score SSI), contre 48 % dans le groupe placebo, avec un nombre de sujets à traiter de 3. En revanche, aucune différence statistiquement significative n'a été observée entre les groupes pour les scores de dépression évalués par les échelles MADRS et HAM-D, bien qu'une tendance favorable à la buprénorphine ait été notée aux semaines 3 et 4.
Sur le plan de la tolérance, aucun événement indésirable grave n'a été rapporté. Les effets secondaires les plus fréquents dans le groupe buprénorphine étaient les vertiges (21,7 %), les brûlures buccales (17,4 %), les céphalées (17,4 %) et les nausées (13 %), tous absents ou rares dans le groupe placebo. Ces effets sont cohérents avec le profil connu de la buprénorphine sublinguale. La dose finale moyenne atteinte était de 0,77 mg/jour, légèrement supérieure à celle de l'étude de Yovell et al. (0,44 mg/jour), ce qui pourrait contribuer à expliquer la réponse plus importante observée ici.
Lors de la phase d'arrêt, une aggravation transitoire mais statistiquement significative des scores SSI et MADRS a été observée dans le groupe buprénorphine à la première semaine de sevrage (jour 38), sans que cette aggravation ne se prolonge à la deuxième semaine (jour 45). Aucun symptôme physique de sevrage opioïde cliniquement significatif n'a été mesuré par l'échelle COWS, bien que les scores auto-rapportés (SOWS) aient été légèrement supérieurs dans ce groupe. Ces données suggèrent la nécessité d'un suivi rapproché après l'arrêt, et soulèvent la question d'une décroissance progressive plutôt qu'un arrêt brutal.
Les auteurs concluent que cet essai fournit la première démonstration qu'une intervention pharmacologique peut maintenir et prolonger de façon significative les effets antisuicidaires de la kétamine dans le TDM. L'association séquentielle kétamine-buprénorphine apparaît plus efficace que la buprénorphine seule en monothérapie, ce qui plaide pour un rôle synergique des deux mécanismes d'action. Les deux molécules étant déjà approuvées et disponibles, cette stratégie pourrait être rapidement transposable en pratique clinique. Des essais à plus grande échelle, incluant des populations sans traitement antidépresseur concomitant et intégrant un bras kétamine-placebo, sont nécessaires pour confirmer ces résultats et préciser les modalités optimales de durée et d'arrêt du traitement.








