Neurologie
1ère crise convulsive : rechercher aussi un cancer bronchique
La première crise d'épilepsie constitue un signal clinique à valeur oncologique, en particulier lorsqu'aucune cause conventionnelle n'est identifiée. Si l'imagerie cérébrale s'impose d'emblée dans ce contexte, les données plaident pour la recherche d'un cancer systémique occulte, notamment pulmonaire, dans certains profils de patients.
- BeritK/iStock
Une étude de cohorte nationale danoise, publiée dans JAMA Neurology lien le 27 avril 2026, apporte des données robustes sur le lien entre une première crise d'épilepsie et le risque de cancer neurologique ou non neurologique. Menée sur près de 50 000 adultes suivis entre 1996 et 2022 à partir des registres médicaux nationaux, cette recherche invite le clinicien à reconsidérer la première crise comme un potentiel marqueur précoce de malignité occult
L'étude a inclus 49 894 adultes danois (âge médian 51,5 ans, 41,4 % de femmes) ayant reçu un premier diagnostic hospitalier de crise d'épilepsie, sans antécédent de cancer ni d'épilepsie connue. Le suivi s'est étendu jusqu'au 31 décembre 2022. Les auteurs ont calculé des risques absolus (RA) et des ratios d'incidence standardisés (RIS) par rapport à la population générale danoise, pour trois fenêtres temporelles distinctes : moins d'un an, de un à cinq ans, et de cinq à vingt ans après la première crise. La solidité de ce travail repose sur la qualité des registres danois, notamment le Registre national des patients et le Registre danois du cancer, alimentés de manière prospective et systématique depuis des décennies.
Un risque à court terme important
Les résultats les plus frappants concernent la première année suivant la crise. Sur cette période, 2 022 cancers ont été diagnostiqués, soit un taux d'incidence global de 4,1 %, avec un RIS de 5,30 par rapport à la population générale. Les cancers neurologiques représentent la part la plus significative : 1 172 cas (58 % du total), correspondant à un RA de 2,4 % et un RIS de 76,1. Les cancers cérébraux à proprement parler affichent un RIS de 98,7, témoignant d'une quasi-certitude que la crise révèle une lésion tumorale préexistante. Les méningiomes présentent quant à eux un RIS de 71,2 sur cette même période.
Mais ce qui mérite une attention particulière, c'est le signal concernant les cancers non neurologiques : 850 cas dans la première année, un RA de 1,7 % et un RIS de 2,32. Parmi les sites les plus concernés, on relève les cancers du poumon, des bronches et de la trachée (RA 0,6 % ; RIS 5,94), ainsi que les métastases et cancers non spécifiés des ganglions lymphatiques (RIS 7,34). Ces chiffres reflètent vraisemblablement deux phénomènes distincts : d'une part, des métastases cérébrales provoquant la crise par irritation corticale, d'autre part, des effets systémiques paranéoplasiques abaissant le seuil épileptogène.
Un signal persistant au-delà de la première année
La relation entre crise inaugurale et cancer ne s'éteint pas après les douze premiers mois. Entre un et cinq ans de suivi, le RIS global reste à 1,18, avec des signaux persistants pour les cancers neurologiques (RIS 1,85) et non neurologiques (RIS 1,15). Sur la période de cinq à vingt ans, le RIS demeure à 1,34, et le risque de cancer pulmonaire reste particulièrement élevé (RIS 1,85). Ces données à long terme suggèrent qu'au-delà de la simple révélation d'un cancer préexistant, des mécanismes pathophysiologiques communs — inflammation chronique, dérèglement immunitaire, facteurs génétiques partagés, hypoxie — sous-tendent une susceptibilité durable.
L'analyse comparative avec une cohorte de patients ayant présenté une première céphalée renforce l'interprétation causale : les patients épileptiques présentent un risque de cancer non neurologique significativement supérieur à celui des patients migraineux sur l'ensemble des périodes de suivi, plaidant contre un simple biais de surveillance diagnostique.
Qui explorer et comment ?
Du point de vue pratique, les auteurs calculent qu'il faut examiner 30 patients présentant une première crise d'épilepsie pour identifier un cancer supplémentaire dans l'année. Ce chiffre est de 43 pour les cancers neurologiques et de 103 pour les cancers non neurologiques. Ce nombre de sujets à traiter est certes élevé pour les tumeurs systémiques, mais il doit être mis en regard de la gravité potentielle des cancers en cause et du bénéfice d'un diagnostic précoce pour certains d'entre eux.
Les données de stadification apportent un éclairage nuancé : parmi les cancers non neurologiques diagnostiqués dans la première année, les crises sont plus fréquemment associées à des cancers de stade métastatique (RA 0,7 % ; RIS 4,79) qu'à des stades localisés.
Les sous-groupes à plus fort risque relatif méritent une attention particulière. Les patients jeunes (18-29 ans) présentent un RIS de 27,9 dans la première année, très au-dessus de la moyenne. Les personnes sans facteur de risque identifié de crise — sans AVC récent, sans traumatisme crânien, sans sevrage, sans infection du SNC — présentent un RIS encore plus élevé que ceux qui en ont, confirmant que l'absence d'explication conventionnelle doit renforcer la vigilance oncologique.
Les auteurs soulignent plusieurs limites inhérentes à ce type d'étude en registre. Un risque de mauvaise classification diagnostique existe, certains patients épileptiques connus ayant pu être codés comme première crise. Des facteurs confondants non mesurés — statut socio-économique, mode de vie, prédispositions génétiques — peuvent avoir influencé les associations. Enfin, la nature observationnelle de l'étude ne permet pas de conclure à une causalité directe entre la crise et le développement du cancer, ni de définir une stratégie de dépistage dont l'efficacité sur la mortalité soit démontrée. Les auteurs rappellent que le dépistage précoce n'améliore pas systématiquement le pronostic et peut générer surdiagnostic, anxiété et explorations inutiles.
Cette étude de cohorte de grande envergure confirme que la première crise d'épilepsie constitue un signal clinique à valeur oncologique, en particulier lorsqu'aucune cause conventionnelle n'est identifiée. Si l'imagerie cérébrale s'impose d'emblée dans ce contexte, les données présentées plaident pour une réflexion plus large incluant la recherche d'un cancer systémique occulte, notamment pulmonaire, dans certains profils de patients. La décision d'explorer au-delà du système nerveux central doit s'inscrire dans une démarche clinique individualisée, tenant compte de l'âge, des comorbidités et du contexte de survenue de la crise.








