Néphrologie
Insuffisance rénale : comment accélérer la mobilisation mondiale
The Lancet appelle à une ambition renouvelée : ne plus se limiter à freiner la progression de la maladie et à réduire la mortalité, mais viser explicitement l'amélioration de la qualité de vie des patients.
- Carmen Ruiz alonso malaga, Spain/iStock
L'insuffisance rénale chronique (IRC) occupe aujourd'hui une place croissante dans les agendas de santé publique mondiale, après des décennies de relative invisibilité. L'adoption, en novembre 2025, d'une résolution de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) consacrée à la santé rénale a marqué une étape symbolique importante, en reconnaissant officiellement la nécessité d'une action coordonnée à l'échelle internationale. Un article de politique de santé publié dans le numéro du 13 juin de The Lancet lien s'attache à traduire les engagements de cette résolution en orientations concrètes, en s'appuyant notamment sur les leçons tirées de la lutte contre le diabète et en plaidant pour une intégration de l'IRC dans le cadre plus large des maladies non transmissibles. Les auteurs y voient une opportunité sans précédent pour améliorer la santé rénale à l'échelle mondiale.
Neuvième cause de mortalité dans le monde
Le poids épidémiologique de la maladie justifie une telle ambition. L'IRC représente actuellement la neuvième cause de mortalité dans le monde, et les projections à l'horizon 2040 la placent au cinquième rang, une estimation qui pourrait même être sous-évaluée en raison du sous-diagnostic persistant dans de nombreuses régions. Les facteurs de risque classiquement associés à la maladie, au premier rang desquels l'hypertension artérielle et le diabète, sont en progression constante. À ces déterminants traditionnels s'ajoutent des facteurs environnementaux de plus en plus documentés, notamment l'exposition prolongée à la chaleur et aux polluants, qui semblent impliqués dans une forme d'IRC d'étiologie incertaine, observée avec une fréquence croissante dans les pays à revenu faible et intermédiaire (PRFI), principalement chez des jeunes adultes. Face à ce tableau, l'urgence d'améliorer la prévention, le dépistage précoce et la gestion des facteurs de risque apparaît évidente, en particulier dans ces contextes à ressources limitées.
L'IRC résultat d'agressions environnementales répétées
Sur le plan physiopathologique et diagnostique, la compréhension de l'IRC a considérablement évolué. La maladie n'est plus envisagée comme une entité uniforme, mais comme un ensemble hétérogène de pathologies aux mécanismes distincts : complication du diabète ou de maladies auto-immunes telles que la néphropathie à IgA ou la néphrite lupique, conséquence d'une réduction de la masse néphronique liée à la prématurité ou à des infections rénales infantiles, ou encore résultat d'agressions environnementales répétées. Cette diversité étiologique ouvre la voie à des approches thérapeutiques mieux ciblées et à une stratification du risque plus précise.
La cystatine C, un biomarqueur plus fiable que la créatinine
Du côté des biomarqueurs, la créatinine sérique, outil historique d'estimation du débit de filtration glomérulaire, présente des limites bien connues liées à la masse musculaire et au sexe du patient ; son association à la cystatine C permettrait un diagnostic et un suivi plus fiables. Sur le plan thérapeutique, l'arsenal disponible s'est significativement enrichi ces dernières années : les inhibiteurs du SGLT2, les antagonistes non stéroïdiens des récepteurs des minéralocorticoïdes et les agonistes des récepteurs du GLP-1 ont démontré leur capacité à réduire l'albuminurie, à préserver la fonction rénale, à ralentir la progression de la maladie et à améliorer le pronostic cardiovasculaire. Leur déploiement à grande échelle reste néanmoins conditionné à l'expiration des brevets actuels, qui en limitent l'accès dans une grande partie du monde.
Les trois enjeux majeurs
Trois enjeux majeurs structurent les défis à venir. Le premier concerne la dimension sexuée de la santé rénale. Les reins féminins présentent des particularités anatomiques et fonctionnelles — taille plus réduite, moindre vasoconstriction, plus grande capacité de vasodilatation — qui permettent notamment d'assurer les adaptations nécessaires à la grossesse. Les œstrogènes exercent un effet protecteur sur les fonctions tubulaires et glomérulaires. Pourtant, les femmes présentant des antécédents de prééclampsie ou d'hypertension gestationnelle sont exposées à un risque accru d'IRC et d'insuffisance rénale aiguë, et celles déjà atteintes d'IRC voient leurs grossesses significativement compliquées. Le dépistage de l'IRC pendant la grossesse reste insuffisant, et les femmes demeurent sous-représentées dans les essais cliniques, moins souvent testées, suivies, orientées vers un spécialiste, et moins fréquemment traitées conformément aux recommandations en vigueur.
Le deuxième défi concerne la prise en charge des patients atteints d'IRC évoluée, souvent âgés, fragiles, sarcopéniques et porteurs de comorbidités multiples. Ces profils complexes sont systématiquement sous-représentés dans les essais cliniques, ce qui limite la transposabilité des données probantes disponibles à la pratique clinique quotidienne. Une meilleure coordination entre spécialités et une production de données plus représentatives de la réalité des patients constituent des priorités identifiées par les auteurs de la série.
Le troisième enjeu est celui du fardeau vécu par les patients et leurs aidants. Une revue systématique des expériences de personnes sous dialyse de maintenance révèle que beaucoup ignoraient leur diagnostic au moment où la dialyse a été initiée, et que cette nécessité a constitué un choc majeur, générateur d'anxiété et de détresse psychologique. Les symptômes rapportés — fatigue invalidante, vertiges, dyspnée, crampes musculaires, œdèmes — altèrent profondément la vie quotidienne, tandis que les contraintes alimentaires et hydriques s'avèrent difficiles à intégrer sur le long terme.
Au terme de cet éditorial, The Lancet appelle à une ambition renouvelée : ne plus se limiter à freiner la progression de la maladie et à réduire la mortalité, mais viser explicitement l'amélioration de la qualité de vie des patients. La résolution de l'OMS constitue un point de départ ; sa mise en œuvre effective, dans le respect des spécificités de chaque patient et de chaque contexte, représente le véritable défi des années à venir.








