Politique de santé
L’hôpital public, ou la fin d’un malentendu français
Le dossier du Think Tank Terra Nova signé Nicolas Revel a le mérite de déplacer le débat : l’hôpital public ne peut plus être pensé comme une dépense à contenir, mais comme une infrastructure vitale à reconstruire. Reste une question, plus politique que technique : la France est-elle prête à assumer les choix que ce diagnostic impose ?
- Jacob Wackerhausen/iStock
Dossier :
1- L'hôpital public ou la fin d'un malentendu
2- Ce que le dossier renverse
3- Le paradoxe post-covid : l'hôpital a été soutenu, mais il s'est encore fragilisé.
4- Ce que les soignants attendent vraiment.
5- La rémunération au mérite : bonne question, réponse risquée
6- Concentrer l'offre: la vérité que personne ne veut dire
7- Le vrai virage : suivre les malades avant qu'ils ne reviennent
8- Financement : pas de grand soir mais une remise en cohérence
9 - Les questions que le rapport oblige à penser
10- Innovation et intelligence artificielle : nécessité stratégique ou fuite en avant.
11- Le point aveugle : la démocratie sanitaire
12- Le contrat à construire
13- Une réforme de l'hôpital ou une réforme de santé ?
14- L'hôpital public ne demande pas seulement des moyens mais une stratégie
15- Nicolas Revel : un homme du système qui parle depuis l'intérieur
Il y a, dans le débat français sur la santé, une forme d’étrange pudeur. Tout le monde sait que l’hôpital public va mal. Tout le monde a une histoire à raconter : un proche passé trop longtemps aux urgences, un rendez-vous obtenu trop tard, un service fermé faute d’infirmières, un médecin épuisé, un lit qui existe sur le papier mais pas dans la réalité. Et pourtant, cette expérience collective ne se transforme presque jamais en grand débat démocratique. La santé inquiète, mais elle ne structure pas vraiment l’affrontement politique. Elle suscite des plans, des rapports, des annonces, rarement une vision.
C’est tout l’intérêt du dossier publié par Terra Nova sous la plume de Nicolas Revel, directeur général de l’AP-HP. Il ne se contente pas d’ajouter une alarme à la longue liste des alarmes hospitalières. Il propose une lecture d’ensemble : l’hôpital public n’est pas seulement victime d’une crise conjoncturelle ; il est pris dans un modèle qui a longtemps cherché à maîtriser la dépense en comprimant l’offre, les tarifs, les effectifs et le temps médical. Ce modèle a produit des résultats budgétaires. Il a aussi produit de l’usure, du décrochage et, désormais, une fragilité systémique.
Changer d’organisation, de financement et de rapport aux territoires
La thèse centrale est claire : nous aurons besoin d’hôpitaux publics puissants, modernisés, attractifs, capables de prendre en charge une population vieillissante, plus souvent atteinte de maladies chroniques, plus dépendante d’une médecine technique, spécialisée, pluridisciplinaire et continue. Mais ces hôpitaux ne pourront remplir ce rôle qu’à condition de changer profondément d’organisation, de financement et de rapport aux territoires. La note rappelle que la part des plus de 65 ans doit passer de 21 % aujourd’hui à 25 % en 2030, puis à 28 % en 2050, et que le nombre de personnes atteintes d’une maladie chronique pourrait passer de 25 à 30 millions en dix ans. Ce simple horizon démographique suffit à rendre caduc le confort des demi-mesures.
La force du texte tient à son refus du double simplisme qui domine souvent la conversation publique. D’un côté, l’hôpital ne serait qu’un gouffre financier qu’il faudrait discipliner. De l’autre, il suffirait de « remettre des moyens » pour retrouver l’âge d’or perdu. Nicolas Revel écarte ces deux impasses. Il explique que l’hôpital public a déjà payé, et très cher, la maîtrise des dépenses de santé. Mais il affirme aussi que le retour à l’ancien modèle n’est pas souhaitable : trop dispersé, insuffisamment préventif, trop centré sur l’hospitalisation complète, trop peu organisé pour suivre les patients dans la durée.
Ce dossier est donc utile parce qu’il oblige à penser ensemble ce que le débat sépare trop souvent : les moyens et les organisations, les salaires et le management, la proximité et la qualité, la prévention et le financement, l’innovation et la soutenabilité.
Mais c’est aussi là que commence la discussion critique. Car si le diagnostic est solide, les conditions politiques de sa mise en œuvre restent largement ouvertes. Concentrer l’offre hospitalière, imposer des consultations avancées aux spécialistes, individualiser davantage certaines rémunérations, réformer les tarifs, financer la qualité, investir massivement dans le numérique et l’intelligence artificielle : tout cela dessine une stratégie cohérente. Mais tout cela suppose des arbitrages, des conflits, des perdants à court terme et une parole publique capable de dire autre chose que des promesses rassurantes.
Le grand mérite du rapport : sortir l’hôpital du procès en inefficacité
Le dossier rappelle d’abord un fait trop souvent oublié : la France n’a pas laissé filer sans contrôle ses dépenses de santé. Elle les a, au contraire, fortement contenues. Le rapport souligne que, rapportée au PIB, la dépense de santé française est élevée, mais que, par habitant, elle se situe beaucoup moins haut dans les comparaisons internationales. Surtout, la progression réelle des dépenses au cours des dix dernières années a été parmi les plus modérées de l’OCDE. Un graphique illustre cette croissance contenue des dépenses de santé par habitant, très inférieure à celle observée dans plusieurs pays comparables.
Cette maîtrise a eu un prix : elle a principalement pesé sur les établissements de santé. Pendant des années, les tarifs hospitaliers ont été baissés ou comprimés alors que les charges progressaient. L’hôpital public a ainsi été sommé de produire davantage, ou au moins autant, avec des moyens relatifs en diminution. Le rapport rappelle que, de 2013 à 2019, l’activité hospitalière mesurée en séjours a augmenté de près de 10 %, tandis que les effectifs restaient quasi stables. Ce chiffre suffit à dissiper une légende commode : l’hôpital public n’a pas été un monde immobile, protégé de l’effort collectif. Il a été l’un des lieux où cet effort a été le plus brutalement demandé.
L’un des passages les plus salutaires du dossier concerne la prétendue « suradministration » hospitalière. Depuis plusieurs années circule l’idée selon laquelle l’hôpital français serait enseveli sous des couches bureaucratiques inutiles. Nicolas Revel répond par les chiffres de l’AP-HP : les personnels strictement administratifs y représenteraient 6,8 % des effectifs, très loin des proportions fantaisistes parfois avancées. Il détaille la structure des effectifs de l’AP-HP, montre que les personnels soignants représentent 57,3 % des effectifs, les personnels médicaux 14,4 %, et que les fonctions administratives proprement dites sont très minoritaires.
C’est un point essentiel. Non parce que toute organisation hospitalière serait parfaite, mais parce que le procès en bureaucratie sert souvent à éviter les vraies questions. Il permet de suggérer qu’il existerait quelque part une réserve miraculeuse d’économies, que l’on pourrait dégager sans toucher aux soins, sans réduire l’offre, sans assumer de choix. Or le rapport montre l’inverse : les fonctions support, loin d’être toujours un luxe, sont souvent ce qui permet aux soignants de ne pas perdre leur temps dans des tâches périphériques.
— Ce que le dossier renverse
Le rapport ne nie pas les problèmes d’organisation de l’hôpital. Il conteste plutôt trois idées reçues :
- L’hôpital public n’aurait pas fait d’efforts.
Faux : il a subi une longue pression tarifaire et a fortement augmenté sa productivité avant la crise sanitaire. - Le déficit serait d’abord le produit d’une mauvaise gestion.
Le dossier insiste au contraire sur le poids des décisions salariales nationales et de l’inflation insuffisamment compensées. - La solution serait de couper dans “l’administratif”.
Les chiffres de l’AP-HP montrent que les fonctions administratives stricto sensu sont loin d’être le gisement massif parfois décrit.
Le paradoxe post-Covid : l’hôpital a été soutenu, mais il s’est encore fragilisé
Le rapport décrit avec précision le grand paradoxe de l’après-Covid. Jamais les hôpitaux n’avaient reçu de mesures aussi visibles : revalorisations salariales du Ségur, soutien à l’investissement, reconnaissance publique du rôle des soignants. Et pourtant, la sortie de crise a été marquée par une fuite massive de professionnels, une fermeture de lits, une activité dégradée et une situation financière historiquement mauvaise.
Les équipes n'étaient plus là
L’exemple de l’AP-HP est particulièrement frappant : baisse de 12 % des effectifs infirmiers entre mi-2021 et mi-2023, fermeture de 20 % des capacités d’hospitalisation, recul de près de 14 % des hospitalisations complètes. Le rapport précise que la situation s’est améliorée depuis, avec une reconstitution progressive des effectifs et une reprise de l’activité. Mais cette séquence a laissé une trace profonde : elle a montré que l’hôpital public pouvait perdre rapidement sa capacité réelle de soin, non parce que les murs auraient disparu, mais parce que les équipes n’étaient plus là.
La situation financière est tout aussi préoccupante. Le déficit des hôpitaux publics, longtemps contenu autour de quelques centaines de millions d’euros, a atteint près de 2,9 milliards d’euros en 2024, comme le montre le graphique de la page 7. Le rapport attribue une part majeure de cette dégradation à la sous-compensation des revalorisations salariales et de l’inflation, en s’appuyant sur des travaux d’inspection.
Ce point est politiquement décisif. Si l’État décide des hausses salariales mais n’en compense pas totalement le coût, il transfère aux établissements la charge de décisions qu’ils n’ont pas prises. Si l’inflation renchérit l’énergie, les achats, les travaux, les équipements, sans que les recettes suivent, l’hôpital ne « dérive » pas : il absorbe une contrainte externe. Demander ensuite aux établissements de redresser seuls leurs comptes revient à leur demander de résoudre une équation fabriquée ailleurs.
La critique que l’on peut adresser au dossier n’est donc pas d’exagérer la gravité du problème. C’est plutôt de ne pas pousser assez loin la conclusion politique : la France ne peut pas vouloir un hôpital public fort tout en lui imposant une incertitude budgétaire permanente. La visibilité financière n’est pas un confort de gestionnaire ; c’est une condition de la qualité des soins. Un hôpital qui ne sait pas s’il pourra financer ses postes, ses investissements, ses équipements ou ses projets numériques ne peut ni recruter durablement, ni innover, ni transformer son organisation.
L’attractivité : le temps de soigner vaut autant que le salaire
L’un des apports les plus convaincants du dossier est de replacer l’attractivité hospitalière au cœur du sujet. On parle souvent de lits, de budgets, de tarifs, de bâtiments. Mais l’hôpital est d’abord une organisation humaine. Un lit n’est pas une capacité de soin s’il n’y a pas l’équipe pour le faire fonctionner. Un bloc opératoire n’est qu’un équipement coûteux si les anesthésistes, les infirmiers de bloc, les manipulateurs, les brancardiers, les secrétaires et les fonctions support ne sont pas disponibles.
Le rapport insiste sur une demande essentielle des soignants : retrouver le temps de bien faire leur travail. Cette formule paraît simple ; elle est pourtant au centre de la crise hospitalière. Le sentiment de perte de sens naît rarement d’un seul facteur. Il vient de la répétition des empêchements : ordinateur défaillant, dossier mal conçu, lit d’aval introuvable, examen impossible à programmer, absence de support administratif, sous-effectif, plannings instables, surcharge invisible. À force, le soignant n’a plus seulement l’impression de travailler trop ; il a l’impression de mal travailler malgré lui.
C’est pourquoi le rapport a raison de refuser le retour à la logique des années 2010 : faire des effectifs soignants la variable d’ajustement du budget serait une faute. Les ratios soignants ne sont pas seulement une revendication corporatiste ; ils sont devenus un indicateur d’attractivité, de sécurité et de qualité. Un hôpital qui use ses équipes perd ses équipes. Et un hôpital qui perd ses équipes perd son offre de soins.
Le dossier ouvre aussi un débat plus sensible : celui du management. Nicolas Revel insiste sur la nécessité de transformer la culture hospitalière, longtemps marquée par des hiérarchies dures, des logiques mandarinales et des comportements parfois tolérés au nom de l’excellence médicale. Le rapport évoque la montée des signalements de violences au travail à l’AP-HP et la difficulté de sanctionner rapidement certains comportements médicaux inacceptables.
Il faut entendre cette dimension. L’hôpital public ne pourra pas fidéliser les nouvelles générations avec des codes d’autorité hérités d’un autre âge. Les jeunes médecins, infirmiers, aides-soignants ou cadres n’acceptent plus ce que leurs prédécesseurs supportaient en silence. Ils veulent du respect, du collectif, de la clarté, des perspectives. La qualité managériale devient donc une question de survie institutionnelle.
Mais il faut aussi éviter un piège : faire du management la réponse à tout. Un bon chef de service peut améliorer un climat, donner du sens, protéger une équipe, organiser un dialogue. Il ne peut pas compenser indéfiniment le manque de personnel, l’insuffisance des financements, l’obsolescence des équipements ou la pression d’une activité sous-tarifée. Le management est une condition nécessaire ; il n’est pas une rustine magique.
Ce que les soignants attendent vraiment
Le rapport invite à dépasser l’opposition trop simple entre salaire et vocation. Les professionnels hospitaliers demandent à la fois :
du temps, pour soigner correctement ;
des équipes stables, pour ne pas travailler en tension permanente ;
des fonctions support efficaces, pour ne pas porter toute la charge invisible ;
un management respectueux, pour ne plus subir les abus d’autorité ;
des carrières évolutives, pour ne pas être enfermés dans un métier figé ;
une reconnaissance salariale, notamment lorsque les contraintes sont fortes ou les compétences rares.
La rémunération au mérite : bonne question, réponse risquée
Le rapport propose d’assouplir les régimes indemnitaires afin de mieux reconnaître l’engagement, les compétences, les situations difficiles ou les métiers en tension. La proposition est compréhensible. L’hôpital public souffre d’une rigidité salariale qui le handicape face au privé, au libéral et à certains secteurs très concurrentiels. Le dossier prend l’exemple des manipulateurs radio, attirés par des structures capables d’ajuster plus rapidement les rémunérations. Il rappelle aussi les écarts entre les revenus hospitaliers et les revenus possibles en exercice libéral ou privé.
Il serait absurde de nier ce problème. L’égalité statutaire protège, mais elle peut aussi décourager. Lorsque l’ancienneté devient le principal moteur de progression, lorsque l’effort particulier, la compétence rare ou la responsabilité supplémentaire sont peu reconnus, les plus engagés finissent par se demander pourquoi ils restent.
Mais l’individualisation des rémunérations hospitalières doit être maniée avec prudence. L’hôpital n’est pas une entreprise de performance individuelle. Le soin est une production collective. Trop individualiser peut fragmenter les équipes, créer des soupçons, renforcer les jeux de pouvoir locaux, donner aux managers une responsabilité salariale délicate, voire dangereuse si les critères ne sont pas transparents.
La bonne piste est sans doute moins celle d’un « mérite » individuel pur que celle d’une reconnaissance articulée autour de trois niveaux : les compétences objectivables, les contraintes réellement assumées, les projets collectifs réussis. Reconnaître une infirmière spécialisée en cancérologie, un service qui prend des gardes lourdes, une équipe qui réduit les réhospitalisations évitables ou améliore la qualité des parcours : voilà qui aurait du sens. Récompenser de manière opaque les « meilleurs éléments » serait beaucoup plus discutable.
Sur ce point, le rapport ouvre une brèche nécessaire, mais il faudra la sécuriser. L’hôpital public ne pourra pas rester attractif avec une gestion salariale entièrement figée. Mais il ne doit pas importer sans précaution les logiques concurrentielles qui abîmeraient ce qui reste l’un de ses grands atouts : l’esprit d’équipe.
Concentrer l’offre : la vérité que personne ne veut dire
La partie la plus politiquement explosive du dossier concerne la carte hospitalière. Nicolas Revel rappelle que la France compte beaucoup d’établissements, souvent de petite taille, et un nombre de lits supérieur à la moyenne de l’OCDE. Le rapport indique que 56 % des établissements comptent moins de 100 lits et que la France dispose de 2 900 établissements tous secteurs confondus, soit un ratio d’hôpitaux par habitant supérieur à plusieurs voisins européens.
Ce constat ne signifie pas que chaque petit hôpital serait inutile. Il signifie que la dispersion de l’offre devient problématique lorsque les activités sont trop rares, les équipes trop petites, les plateaux techniques trop limités et les seuils de qualité trop faibles. Le rapport insiste sur la corrélation entre volume d’activité, spécialisation et qualité des soins, notamment en chirurgie et en cancérologie. Il rappelle, par exemple, que les seuils français en chirurgie oncologique restent inférieurs à ceux de plusieurs pays européens et que certains établissements autorisés ne les respectent même pas.
C’est une vérité difficile : la proximité ne garantit pas toujours la qualité. Un établissement proche mais sous-critique peut rassurer symboliquement tout en exposant à une prise en charge moins sûre. À l’inverse, un établissement plus éloigné mais mieux équipé, plus spécialisé et doté d’équipes plus expérimentées peut offrir de meilleures chances. Le débat public français a souvent du mal à assumer cette tension. Il confond volontiers égalité d’accès et maintien inchangé de chaque structure existante.
Sur ce point, le rapport est courageux. Il affirme que la France devra avancer vers une gradation plus nette des soins, avec des établissements de recours plus concentrés et plus solides. Mais la critique s’impose aussitôt : cette concentration ne sera acceptable que si elle s’accompagne d’une véritable alternative territoriale. Fermer ou réduire une activité sans organiser une présence médicale crédible, visible et durable, c’est produire de la défiance. Les habitants des territoires concernés n’entendent pas seulement un argument statistique ; ils entendent la disparition d’un service, d’un symbole, parfois d’un dernier point d’ancrage public.
Nicolas Revel propose justement une contrepartie : organiser des consultations avancées obligatoires dans les territoires insuffisamment dotés, en demandant aux spécialistes hospitaliers et libéraux des grands centres d’y consacrer une petite partie de leur temps. L’idée est forte. Elle rompt avec l’incitation molle et assume une forme de contrainte limitée. Elle reconnaît surtout que la liberté d’installation et, pour certains, la liberté tarifaire, doivent avoir une contrepartie d’intérêt général.
Mais là encore, le diable est dans l’exécution. Deux jours par mois de consultations avancées ne suffiront pas si les lieux ne sont pas équipés, si les transports sont impossibles, si les examens complémentaires ne suivent pas, si les médecins traitants locaux ne sont pas intégrés, si les patients ne savent pas comment accéder au dispositif. La consultation avancée ne doit pas devenir une tournée symbolique. Elle doit être une brique d’un système territorial organisé.
— Concentrer sans abandonner : les conditions de légitimité
Une restructuration hospitalière ne peut être acceptée que si elle respecte plusieurs conditions :
dire la vérité sur la qualité des soins, y compris lorsque certains sites sont sous-critiques ;
garantir une offre alternative visible, pas seulement promettre une coordination abstraite ;
organiser des consultations spécialisées avancées, régulières, équipées et évaluées ;
assurer les transports sanitaires et ordinaires, car l’accès réel ne se mesure pas seulement en kilomètres ;
associer les élus et les habitants, non pour leur vendre une décision déjà prise, mais pour construire un compromis crédible ;
publier des indicateurs de résultats, afin que la concentration soit justifiée par la qualité, et pas seulement par l’économie.
Le vrai virage : suivre les malades avant qu’ils ne reviennent à l’hôpital
La partie la plus féconde du dossier concerne peut-être les maladies chroniques. C’est là que se joue l’avenir du système de santé. La France sait traiter l’aigu. Elle sait mobiliser des plateaux techniques, réaliser des actes complexes, hospitaliser, opérer, sauver. Mais elle peine à suivre dans la durée des patients âgés, polypathologiques, fragiles, qui alternent périodes de stabilité et décompensations. Or c’est précisément cette population qui va croître.
Le rapport défend donc un changement de modèle : développer un suivi « hors les murs » des patients chroniques, articulant hôpital, médecine de ville, outils numériques, données connectées, infirmières spécialisées et expertise médicale disponible. L’objectif est simple : éviter les ruptures de prise en charge, détecter plus tôt les dégradations, intervenir avant l’hospitalisation lourde.
Cette orientation est probablement la plus importante. Elle déplace la question hospitalière : l’enjeu n’est pas seulement de savoir combien de lits ouvrir ou fermer, mais combien d’hospitalisations évitables peuvent être prévenues. Un système mature ne se juge pas uniquement à sa capacité à traiter les crises, mais à sa capacité à empêcher qu’elles se répètent.
La proposition appelle cependant deux réserves. La première concerne le risque techniciste. Le numérique, la télésurveillance, l’intelligence artificielle et les objets connectés peuvent améliorer le suivi. Ils ne remplaceront pas l’accompagnement humain, l’éducation thérapeutique, la présence infirmière, la capacité du médecin traitant à connaître son patient, ni la prise en compte des conditions sociales. Un patient diabétique, insuffisant cardiaque ou atteint de troubles respiratoires ne vit pas seulement dans un tableau de données. Il vit dans un logement, avec ou sans aidant, avec ou sans moyens de transport, avec ou sans compréhension de sa maladie.
La seconde réserve concerne le financement. Le rapport le dit très clairement : aujourd’hui, les acteurs sont rémunérés lorsqu’ils réalisent des actes, des consultations ou des hospitalisations, beaucoup moins lorsqu’ils évitent une dégradation. C’est une absurdité économique. Mais changer cela suppose de rémunérer la coordination, le suivi, le temps invisible, la disponibilité. Il ne suffira pas d’annoncer le virage préventif ; il faudra payer ce qui le rend possible.
Financement : pas de grand soir, mais une remise en cohérence
Le dossier prend une position pragmatique sur la tarification à l’activité. Il ne propose pas de tout supprimer. Il rappelle que la T2A ne représente plus l’intégralité des recettes hospitalières et qu’elle a aussi une vertu : financer une activité réelle. La critique porte plutôt sur son usage et sur l’incohérence de certains tarifs. Des activités essentielles, comme les soins critiques, la pédiatrie, la périnatalité, la néonatologie ou certaines prises en charge ambulatoires, seraient insuffisamment financées au regard de leurs coûts.
Cette position est raisonnable. Le débat français adore les « big bang ». Mais les systèmes de santé ne se reconstruisent pas par slogans. Une dotation populationnelle mal conçue peut devenir une usine à gaz. Un paiement au forfait mal calibré peut créer d’autres effets pervers. Une T2A corrigée, complétée par des financements de prévention, de qualité, de coordination et d’innovation, peut être plus efficace qu’un renversement théorique.
Là encore, cependant, le rapport laisse ouverte la question des conflits de redistribution. Revaloriser les activités sous-financées suppose soit d’augmenter l’enveloppe globale, soit de baisser d’autres tarifs. Nicolas Revel évoque des activités mieux valorisées, notamment dans certains champs techniques. Mais ceux qui bénéficient aujourd’hui des équilibres tarifaires ne resteront pas silencieux. La réforme du financement n’est jamais seulement une affaire d’experts ; c’est une bataille d’intérêts.
La proposition de renforcer le financement à la qualité est également pertinente. Le rapport rappelle que la dotation française consacrée à cette logique reste marginale, autour de 0,6 % des ressources annuelles des établissements, et suggère qu’une enveloppe beaucoup plus significative pourrait changer les comportements.
L’idée est séduisante, à condition de ne pas réduire la qualité à des indicateurs pauvres. La qualité hospitalière ne se mesure pas seulement par des cases cochées. Elle suppose des résultats cliniques, des délais, des réhospitalisations évitables, des infections nosocomiales, l’expérience patient, la coordination avec la ville, la sécurité des prescriptions, la pertinence des actes. Un financement à la qualité peut être puissant ; mal construit, il peut devenir bureaucratique.
Les questions que le rapport oblige à poser
Qui paie la remise à niveau ?
L’hôpital ne pourra pas absorber seul les déficits hérités de décisions nationales et de l’inflation.
Qui accepte les restructurations ?
Concentrer l’offre améliore parfois la qualité, mais suppose un courage politique rarement assumé.
Quelle contrepartie pour le privé et le secteur 2 ?
Si les libertés tarifaires et d’installation demeurent, la participation à l’effort territorial devra être plus forte.
Comment financer la prévention ?
Tant que le système paiera surtout l’acte et l’hospitalisation, il encouragera trop peu le suivi continu.
Comment mesurer la qualité sans créer une nouvelle bureaucratie ?
Le financement à la qualité ne sera utile que si les indicateurs sont solides, lisibles et peu manipulables.
Innovation et intelligence artificielle : nécessité stratégique ou fuite en avant ?
Le dernier axe du dossier concerne l’investissement, l’innovation et l’intelligence artificielle. Le rapport souligne le retard d’investissement français par rapport à plusieurs pays européens. Le graphique de la page 38 montre que la France consacre une part plus faible de son PIB à l’investissement en santé que l’Allemagne, le Danemark, le Portugal, la Belgique ou les Pays-Bas. Le graphique de la page 39 montre aussi la progression de la vétusté des bâtiments hospitaliers publics entre 2015 et 2023, tandis que celle des équipements demeure élevée.
Ce constat est décisif. Un hôpital public qui n’investit pas devient moins attractif pour les professionnels, moins performant pour les patients, moins capable d’innovation pour la recherche. Les nouvelles générations de médecins et de soignants ne choisiront pas durablement des établissements où les bâtiments se dégradent, où les logiciels ralentissent le travail, où les équipements sont dépassés, où les projets de recherche manquent d’infrastructures.
L’intelligence artificielle ajoute une urgence supplémentaire. Le rapport insiste sur la nécessité de développer les entrepôts de données, de maîtriser les algorithmes, de préserver une forme de souveraineté technologique et de ne pas laisser les grands acteurs mondiaux verrouiller l’avenir de la médecine numérique. C’est une préoccupation légitime. Les hôpitaux publics disposent d’une richesse considérable : leurs données, leurs cohortes, leurs équipes de recherche, leur capacité à relier soin, enseignement et innovation. Mais cette richesse ne vaut que si elle est structurée, sécurisée, partagée et gouvernée.
La critique, ici, tient au risque de fascination technologique. L’IA peut aider à lire des images, détecter des signaux faibles, automatiser des tâches, améliorer la décision, fluidifier des parcours. Elle peut aussi ajouter de nouveaux coûts, de nouvelles dépendances, de nouvelles couches d’outils mal intégrés, voire de nouvelles responsabilités médico-légales. L’hôpital public n’a pas besoin d’une numérisation décorative. Il a besoin d’outils qui libèrent réellement du temps médical et soignant.
L’innovation ne doit donc pas être pensée comme une vitrine, mais comme un moyen de résoudre les problèmes structurels : réduire les tâches inutiles, sécuriser les prescriptions, anticiper les décompensations, améliorer l’accès à l’expertise, soutenir la recherche clinique, rendre les parcours plus lisibles. À cette condition, elle peut devenir un levier d’attractivité et de qualité. Sinon, elle ne sera qu’une dépense de plus dans un système déjà sous tension.
Le point aveugle : la démocratie sanitaire
Le dossier de Nicolas Revel est fort lorsqu’il parle d’organisation, de financement, de ressources humaines et d’innovation. Il est plus discret sur un point pourtant central : la manière dont ces transformations peuvent être démocratiquement acceptées.
Or l’hôpital public n’est pas seulement une institution de soins. C’est un objet politique, territorial, affectif. Dans de nombreuses villes, il incarne la présence de l’État, la sécurité, l’égalité républicaine. Toucher à un service hospitalier, ce n’est pas seulement déplacer une activité médicale ; c’est modifier l’équilibre symbolique d’un territoire.
La France ne pourra pas restructurer son offre hospitalière par simple rationalité technocratique. Les arguments de qualité sont indispensables, mais ils ne suffisent pas. Il faudra rendre publics les critères, documenter les résultats, expliquer les risques, associer les élus, écouter les usagers, garantir les solutions de remplacement, évaluer les conséquences. Il faudra aussi reconnaître que la défiance des territoires n’est pas irrationnelle : elle est nourrie par des décennies de fermetures vécues comme des abandons.
C’est peut-être la principale limite du rapport : il décrit assez bien le modèle cible, mais moins le chemin politique pour y parvenir. Or, en santé, le chemin fait partie de la réforme. Une bonne idée imposée sans confiance peut échouer. Une restructuration justifiée médicalement peut devenir politiquement toxique si elle est vécue comme une décision descendante.
— Le contrat à construire
Pour que la transformation soit acceptable, chacun devra prendre sa part :
L’État devra garantir une visibilité financière pluriannuelle et cesser de transférer aux hôpitaux des charges non compensées.
Les hôpitaux devront accepter des transformations d’organisation, de qualité, de prévention et de coopération territoriale.
Les médecins libéraux et spécialistes devront contribuer davantage à l’accès territorial aux soins.
Les établissements privés devront être intégrés plus clairement aux obligations de service public lorsqu’ils participent à l’offre essentielle.
Les citoyens devront entendre que proximité et qualité ne coïncident pas toujours.
Les élus devront accepter de débattre de l’hôpital autrement que sous le seul angle de la défense de l’existant.
Une réforme de l’hôpital, ou une réforme du système de santé ?
La conclusion la plus importante du dossier est peut-être implicite : on ne sauvera pas l’hôpital public par une réforme de l’hôpital seul. L’hôpital est le miroir grossissant de tout ce qui dysfonctionne autour de lui : médecine de ville insuffisamment coordonnée, prévention faible, suivi des maladies chroniques défaillant, inégalités territoriales, financement à l’acte, concurrence public-privé déséquilibrée, manque de données partagées, faiblesse des fonctions support, crise du logement et du coût de la vie dans les grandes métropoles.
Demander à l’hôpital de compenser toutes ces fragilités revient à le condamner à l’épuisement. Le rapport a raison d’affirmer que l’hôpital public restera indispensable. Mais il ne doit pas redevenir le recours par défaut de tout ce que le système ne sait pas organiser ailleurs. Le futur de l’hôpital public dépendra donc autant de la puissance des soins primaires, de la qualité du lien ville-hôpital, de la prise en charge à domicile et de la prévention que du nombre de lits disponibles.
La formule pourrait être celle-ci : l’hôpital de demain devra être à la fois plus concentré et plus présent. Plus concentré pour les actes complexes, les plateaux techniques, les expertises rares, les soins critiques, la recherche. Plus présent par ses consultations avancées, ses équipes mobiles, son suivi à distance, sa coordination avec les médecins traitants, son rôle dans les maladies chroniques.
Ce paradoxe apparent est au cœur du nouveau modèle. Il ne s’agit pas d’opposer l’hôpital « central » et la proximité. Il s’agit d’organiser leur articulation. La proximité ne sera plus toujours un bâtiment hospitalier complet. Elle pourra être une consultation spécialisée régulière, un suivi infirmier connecté, une équipe mobile, une téléexpertise, un parcours coordonné, une hospitalisation à domicile, une alerte traitée avant la crise.
Encore faut-il que cette proximité nouvelle soit réelle, financée et lisible. Sinon, elle sera perçue comme un habillage de la réduction de l’offre.
Conclusion : l’hôpital public ne demande pas seulement des moyens, il demande une stratégie
Le dossier Terra Nova a une vertu rare : il ne se contente pas de défendre l’hôpital public ; il le met face à ses nécessaires transformations. Il refuse la nostalgie. Il ne promet pas le retour à un monde où chaque territoire disposerait de toute l’offre, où chaque service pourrait fonctionner isolément, où les lits seraient l’unique mesure de la réponse sanitaire. Il affirme au contraire que l’hôpital public ne sera sauvé qu’en changeant.
Mais cette transformation ne pourra pas être menée avec les outils politiques ordinaires : annonces ponctuelles, plans d’urgence, crédits non pérennes, injonctions à l’efficience, appels abstraits à la coordination. Elle suppose une stratégie longue, assumée, financée, négociée. Elle suppose aussi un langage de vérité : oui, certains sites devront évoluer ; oui, certains tarifs devront être revus ; oui, les médecins spécialistes devront contribuer davantage à l’accès territorial ; oui, les hôpitaux devront améliorer leurs organisations ; oui, l’État devra payer ce qu’il décide ; oui, la qualité devra primer sur la seule proximité symbolique.
L’hôpital public français n’est pas condamné. Il reste un atout considérable : par son maillage, ses compétences, sa capacité de recours, sa recherche, son rôle social, sa permanence des soins. Mais cet atout peut se dégrader si l’on continue à le traiter comme une variable d’ajustement budgétaire ou comme un totem qu’il faudrait défendre sans le transformer.
Le rapport de Nicolas Revel ouvre une voie exigeante : passer d’un hôpital sous contrainte à un hôpital responsabilisé ; d’un hôpital centré sur le séjour à un hôpital du parcours ; d’un hôpital dispersé à un hôpital gradué ; d’un hôpital qui subit l’innovation à un hôpital qui la maîtrise ; d’un hôpital qui absorbe les crises à un hôpital qui prévient leur répétition.
Reste à savoir si le débat public français est prêt à regarder cette réalité en face. Car le plus difficile, désormais, n’est plus de diagnostiquer la crise. C’est d’accepter que la sauvegarde de l’hôpital public passera par des choix que personne ne pourra présenter comme indolores.
Nicolas Revel, un homme du système qui parle depuis l’intérieur
Nicolas Revel n’est pas un commentateur extérieur de l’hôpital public. Haut fonctionnaire, il a occupé plusieurs postes centraux dans l’appareil d’État social : secrétaire général adjoint de la présidence de la République de 2012 à 2014, directeur général de la Caisse nationale de l’assurance maladie de 2014 à 2020, puis directeur de cabinet du Premier ministre Jean Castex de 2020 à 2022. Il est nommé directeur général de l’Assistance publique–Hôpitaux de Paris en juillet 2022, fonction sous laquelle il signe également ce dossier Terra Nova.
Ce parcours compte pour comprendre le texte. Revel parle à la fois comme gestionnaire, comme ancien patron de l’Assurance maladie et comme responsable du plus grand groupe hospitalier public français. Sa parole a donc une force particulière : elle vient de quelqu’un qui connaît les contraintes budgétaires, les négociations avec les professionnels de santé et la réalité quotidienne des hôpitaux. Mais cette position appelle aussi une lecture critique : il ne s’agit pas d’un regard neutre ou universitaire, mais de l’intervention d’un acteur directement engagé dans le système qu’il analyse.
C’est ce qui donne au dossier son ton singulier : moins un pamphlet qu’une note de réforme, moins une dénonciation qu’une tentative de synthèse entre défense de l’hôpital public, maîtrise des dépenses et transformation de l’offre de soins. Nicolas Revel n’écrit pas contre le système ; il écrit depuis son cœur, avec l’ambition de le sauver en le réorganisant.








