Neurologie
Sclérose en plaques : traiter tôt, traiter fort, traiter juste
Lorsqu’un diagnostic de sclérose en plaques est posé, la première question n’est plus : “Attendons de voir.” Elle devient : “Comment protéger le cerveau le plus tôt possible ?” Dans la seconde émission consacrée à la SEP, le Pr Anne-Caroline Papeix décrit une médecine entrée dans l’ère des traitements précoces, des stratégies personnalisées et du suivi par IRM. Une révolution, mais pas encore une victoire totale. Pour voir l'émission lien
Le diagnostic d’une sclérose en plaques reste un choc. Le Pr Anne-Caroline Papeix insiste sur ce moment particulier : l’annonce est un temps médical capital, dont les patients gardent souvent un souvenir très précis. Mais cette annonce a changé de tonalité. Elle ne signifie plus seulement : “Vous avez une maladie chronique.” Elle s’accompagne désormais d’une proposition immédiate : mettre en place un traitement de fond pour prévenir les poussées.
Une maladie parfois silencieuse
C’est une bascule majeure. On n’attend plus que la maladie fasse ses preuves. On ne laisse plus passer plusieurs épisodes avant de décider d’agir. Plus le traitement est instauré tôt, meilleur peut être le pronostic à long terme. La SEP est une maladie inflammatoire du système nerveux central, parfois visible par des poussées, mais aussi capable de progresser silencieusement. Cette double réalité impose une stratégie active.
La consultation d’annonce ne peut donc pas être expédiée. Il faut expliquer la maladie, le risque de poussées, la surveillance par IRM, les traitements, leurs bénéfices, leurs risques, l’organisation d’une grossesse éventuelle, le retentissement professionnel ou social. C’est pourquoi la prise en charge ne repose pas sur le seul neurologue. Les infirmières spécialisées, les centres de ressources et de compétences SEP, les réseaux de santé et l’éducation thérapeutique jouent un rôle essentiel. Le médecin généraliste garde sa place, mais il ne peut pas être seul face à une maladie qu’il rencontrera rarement dans sa carrière.
La première règle est la surveillance. Une IRM annuelle est recommandée, car elle permet de repérer une activité inflammatoire que le patient ne perçoit pas. Une poussée clinique n’est donc plus le seul signal d’alerte. Une anomalie nouvelle à l’IRM peut suffire à reconsidérer la stratégie thérapeutique. La médecine de la SEP est devenue une médecine de l’anticipation.
Revoir le carnet vaccinal
La deuxième règle est de préparer le terrain, notamment sur le plan vaccinal. Les traitements modernes, en particulier les immunosuppresseurs, peuvent augmenter le risque d’infections plus sévères. Avant de les débuter, il est donc logique de revoir le carnet vaccinal : grippe, Covid, hépatite B, pneumocoque, zona, HPV selon les situations. Le Pr Papeix rappelle au passage une donnée importante : les études n’ont pas montré de risque de déclencher une sclérose en plaques par la vaccination, ni de favoriser les poussées chez les patients ou leurs apparentés. Ce point demeure crucial, tant l’ancienne polémique vaccinale a laissé des traces dans l’opinion.
Vient ensuite le choix du traitement. Deux grandes familles sont évoquées : les immunomodulateurs et les immunosuppresseurs. Les premiers, comme les interférons ou l’acétate de glatiramère, cherchent à rééquilibrer la réponse immunitaire. Les seconds agissent plus directement sur les lymphocytes impliqués dans l’inflammation : les détruire, les empêcher de passer du sang vers le cerveau, ou les retenir dans les ganglions. Cette distinction n’est pas seulement théorique. Elle conditionne l’efficacité, les effets indésirables, les modalités d’administration et les précautions de suivi.
La tendance actuelle, explique le Pr Papeix, est de recourir de plus en plus souvent aux traitements de haute efficacité dès la première ligne. Longtemps, on commençait par des traitements d’efficacité plus modeste avant d’escalader en cas d’échec. Aujourd’hui, de nombreuses équipes et de nombreux patients choisissent plus tôt les immunosuppresseurs, souvent mieux tolérés et plus efficaces que les anciennes options. Le choix n’est pas seulement médical ; il est aussi discuté avec le patient.
Car les traitements n’ont pas tous le même mode de vie. Certains se prennent par comprimé quotidien, d’autres par injection sous-cutanée mensuelle, d’autres encore par perfusion à l’hôpital tous les six mois. Pour un patient jeune, mobile, qui ne veut pas penser à sa maladie chaque jour, la perfusion semestrielle peut être attractive. Pour d’autres, le comprimé rassure. Pour d’autres encore, l’injection à domicile est plus compatible avec une vie professionnelle ou familiale. La personnalisation n’est donc pas un slogan : elle intègre le travail, les voyages, l’âge, les préférences, la tolérance au risque, le projet de grossesse.
Anticiper le projet de vie
La grossesse est un exemple central. Certains traitements par comprimé peuvent exposer à un effet rebond lorsqu’on les arrête, notamment en prévision d’une grossesse. D’autres traitements, à durée d’action plus prolongée, peuvent permettre de mieux sécuriser cette période. Chez une femme jeune, la stratégie thérapeutique ne se résume donc pas à la meilleure efficacité immédiate : elle doit aussi anticiper le projet de vie.
Il existe aussi des contre-indications ou des précautions. Le virus JC, très fréquent dans la population et habituellement silencieux, doit être recherché avant certains traitements. Chez les patients exposés, certaines molécules peuvent favoriser sa réplication et exposer à des complications neurologiques graves. Là encore, la prise de sang préalable n’est pas un détail administratif : elle oriente le choix thérapeutique.
Les lésions constituées laissent une cicatrice
Quand le traitement échoue, on ne se contente pas d’augmenter la dose. On change de stratégie. L’échec peut être clinique, avec une poussée, ou radiologique, avec une nouvelle lésion à l’IRM. Le but est de reprendre le contrôle de l’activité inflammatoire. Mais le Pr Papeix rappelle une limite importante : les lésions constituées laissent une cicatrice. Fonctionnellement, le patient peut aller très bien ; biologiquement, on ne revient pas toujours en arrière. D’où l’importance de traiter tôt.
Place réduite pour les corticoïdes
Les corticoïdes, longtemps au cœur de la prise en charge des poussées, n’ont pas disparu. Ils restent utiles lorsqu’une poussée survient. Mais leur place s’est réduite, car les traitements de fond préviennent mieux les poussées qu’autrefois. C’est un autre signe du changement d’époque : on ne traite plus seulement l’accident inflammatoire ; on cherche à l’empêcher.
Reste le point aveugle : les formes progressives ou secondairement progressives. Une partie du handicap peut évoluer indépendamment des poussées, par une progression lente, insidieuse, difficile à contrôler. C’est aujourd’hui l’un des grands défis de la recherche. Des essais thérapeutiques sont en cours, et l’espoir existe, mais il faut regarder cette réalité en face : la SEP est mieux contrôlée, pas encore vaincue.
Le traitement précoce change les perspectives
Le message final est donc double. Pour les patients : le diagnostic n’est plus synonyme de fatalité, et le traitement précoce change les perspectives. Pour les médecins généralistes : toute SEP doit s’inscrire dans un parcours spécialisé, avec neurologue, IRM, éducation thérapeutique, prévention vaccinale et dialogue régulier. La modernité de la prise en charge tient en une formule : traiter tôt, traiter fort quand il le faut, mais surtout traiter juste.
La première consultation : quatre messages essentiels
Après l’annonce du diagnostic, quatre points doivent être expliqués clairement : la maladie évolue par poussées mais aussi parfois silencieusement ; un traitement de fond est proposé rapidement ; une IRM annuelle permet de surveiller l’activité invisible ; le choix thérapeutique dépend du profil du patient, de ses risques, de sa tolérance et de ses projets de vie.
Traitements : ce qui guide le choix
Le neurologue tient compte de l’efficacité attendue, du risque infectieux, du statut vaccinal, de l’exposition au virus JC, du mode d’administration préféré, de l’âge, du travail, des voyages et d’un éventuel projet de grossesse. Le traitement de la SEP n’est plus une ordonnance standard : c’est une stratégie construite avec le patient.











