Santé publique

Faut-il abandonner le concept des services d'hépatologie hospitalo-centrés ?

La Commission des maladies du foie-Lancet appelle l'UE et les gouvernements nationaux à intégrer les maladies hépatiques dans les stratégies de lutte contre les maladies non transmissibles, à développer des indicateurs standardisés de santé hépatique, à protéger les enfants du marketing numérique nocif et à garantir un accès universel aux soins, y compris pour les populations migrantes. Chiche? 

  • Nadzeya Haroshka/iStock
  • 06 Mai 2026
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    Le statut-quo en Europe pour les maladies du foie n'est pas acceptable. Le changement des pratiques est donc indispensable, y compris pour les hépatologues selon l'une des propositions choc de la seconde Commission du foie-Lancet publié le 29 avril lien    

    Vers des parcours de soins intégrés

    La Commission plaide pour un changement fondamental de modèle : abandonner l'hépatologie fragmentée et hospitalo-centrée au profit de soins intégrés prenant en compte la multimorbidité. Les maladies hépatiques chroniques coexistent fréquemment avec des troubles psychiatriques, le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires et l'insuffisance rénale. Des pays comme le Royaume-Uni et le Danemark ont déjà développé des parcours de soins intégrés impliquant les soins primaires, l'endocrinologie, la psychiatrie et la cardiologie, avec des résultats probants

    Cette nouvelle organisation répond à un constat inquiétant. Les maladies hépatiques constituent l'une des grandes urgences de santé publique européenne. En 2023, la cirrhose et le cancer du foie ont causé près de 780 décès par jour dans la région européenne de l'OMS, soit 3 % de la mortalité totale. Entre 2000 et 2023, le taux de mortalité par cancer du foie a bondi de plus de 50 %, tandis que la mortalité par cirrhose restait constamment élevée. Sur le plan économique, le coût annuel de ces maladies est estimé à 55 milliards d'euros pour les économies combinées des pays de l'UE27 augmentée de la Norvège, l'Islande, le Royaume-Uni et la Suisse (UE27+4). Ce chiffre illustre le coût de l'inaction, alors qu'une action résolue permettrait d'augmenter l'espérance de vie moyenne de 10,8 mois en agissant simultanément sur les maladies hépatiques et les autres maladies non transmissibles.

    Une action résolue permettrait d'augmenter l'espérance de vie moyenne de 10,8 mois en agissant simultanément sur les maladies hépatiques et les autres maladies non transmissibles.

    Des facteurs de risque bien identifiés, une action insuffisante

    L'alcool demeure la première cause de cirrhose et de cancer du foie mortels en Europe, qui affiche les niveaux de consommation les plus élevés au monde. La stéatose hépatique associée à un dysfonctionnement métabolique (MASLD), liée à l'obésité et au diabète de type 2, progresse rapidement et deviendra une cause majeure de mortalité si rien n'est fait. Les hépatites virales B et C continuent par ailleurs de peser lourdement, notamment au sein des populations migrantes.

    Malgré l'existence de politiques efficaces et fondées sur des preuves, leur mise en œuvre reste dramatiquement insuffisante dans la majorité des pays européens. Cette inaction s'explique en grande partie par le lobbying puissant des industries de l'alcool et de l'agroalimentaire, qui consacrent des ressources considérables à influencer les politiques publiques, les données scientifiques et les normes sociales. L'industrie de l'alcool mobilise à elle seule environ 95 équivalents temps plein de lobbyistes auprès de l'UE, pour des dépenses annuelles supérieures à 9 millions d'euros. Elle recourt à des stratégies délibérément trompeuses — ciblage des minorités, manipulation des normes sociales, tactiques d'obscurcissement — pour minimiser les méfaits connus de ses produits et bloquer les réglementations efficaces.

    Les recommandations de la Commission sont claires : il faut aligner la taxation de l'alcool et des aliments malsains sur le fardeau économique réel qu'ils imposent à la société ; exclure l'industrie de l'alcool de l'élaboration des politiques de santé publique ; et imposer des avertissements sanitaires obligatoires sur les boissons alcoolisées, à l'image de ce que l'Irlande s'apprête à faire dès 2028.

    Le défi numérique : algorithmes et santé des jeunes

    Un enjeu majeur, encore insuffisamment pris en compte, concerne l'amplification algorithmique des comportements à risque sur les réseaux sociaux. Plus de 96 % des jeunes Européens de 16 à 29 ans sont des internautes actifs, passant en moyenne 3 à 4 heures par jour sur des plateformes dont les algorithmes sont conçus pour maximiser l'engagement, non pour protéger la santé. Ces algorithmes exposent massivement les enfants et adolescents au marketing de l'alcool et des aliments malsains, normalisant des comportements nocifs dès le plus jeune âge.

    Les concepts de « bulles de filtres » et de « chambres d'écho » aggravent ce phénomène en créant des cycles auto-renforçants d'exposition à des contenus malsains. L'essor de l'intelligence artificielle générative ajoute une couche supplémentaire de complexité, avec des contenus alimentaires générés par IA qui intensifient la tentation visuelle et peuvent banaliser des comportements à risque à grande échelle.

    La Commission appelle à une réglementation européenne stricte du marketing numérique ciblant les mineurs, à l'interdiction totale des publicités algorithmiques pour l'alcool et les aliments malsains destinées aux moins de 18 ans, et au développement de programmes d'éducation au numérique dans les écoles et les familles.

    La question migratoire : un angle mort des politiques de santé hépatique

    La région européenne de l'OMS accueille environ 101 millions de migrants, représentant 36 % de la population migrante mondiale. Ces populations sont davantage exposées aux hépatites virales B, C et delta, en raison d'une prévalence plus élevée dans leurs pays d'origine et des obstacles auxquels elles se heurtent pour accéder aux soins en Europe.

    La modélisation développée par la Commission révèle une lacune préoccupante : 25 % des migrants porteurs d'une hépatite B chronique et 44 % de ceux porteurs d'une hépatite C chronique proviennent de pays à faible endémicité et seraient donc exclus du dépistage selon les recommandations internationales actuelles. Sans élargissement du dépistage à l'ensemble des migrants, les objectifs d'élimination des hépatites virales fixés par l'OMS ne pourront pas être atteints en Europe. La Commission recommande d'intégrer la santé hépatique dans les politiques migratoires, en garantissant un accès universel au dépistage, à la vaccination et à la continuité des soins.

    Ces nouveaux modèles s'appuient sur des outils de précision : scores de stratification du risque hépatique (FIB-4, LiverPro, CLivD), élastographie non invasive, et intelligence artificielle pour l'analyse d'images radiologiques et pathologiques. L'IA montre notamment des résultats prometteurs dans la détection précoce des cancers hépatiques et la prédiction de la fibrose à partir de données de routine. Le dépistage précoce reste le seul levier efficace pour permettre un traitement curatif du carcinome hépatocellulaire, dont l'incidence continue pourtant d'augmenter faute de surveillance structurée.

    La santé mentale et la stigmatisation constituent des dimensions trop souvent négligées. La prévalence des troubles psychiatriques chez les personnes atteintes de maladies hépatiques est élevée — 37 % souffrent de dépression et 45 % de troubles anxieux dans les maladies hépatiques liées à l'alcool — créant une relation bidirectionnelle qui aggrave à la fois les troubles mentaux et la progression hépatique. L'intégration systématique du soutien psychologique dans les parcours de soins hépatiques est indispensable.

    Transparence des prix des médicaments et équité d'accès

    L'exemple des antiviraux à action directe contre l'hépatite C illustre les tensions entre innovation, accessibilité et équité. Les écarts de prix entre pays européens restent considérables, entretenus par des accords de confidentialité entre gouvernements et industrie pharmaceutique. La Commission recommande de développer des cadres publics pour structurer les accords d'entrée sur le marché, d'encourager les initiatives d'achats groupés entre États membres — sur le modèle de l'initiative Beneluxa — et d'explorer une transparence progressive des prix nets. Ces mécanismes sont d'autant plus urgents que de nouveaux traitements coûteux arrivent pour la MASLD et d'autres maladies hépatiques rares.

    Un appel à l'action coordonnée

    L'Europe se trouve à un carrefour décisif. Les données scientifiques sont disponibles, les politiques efficaces sont connues, les outils diagnostiques et thérapeutiques existent. Ce qui manque, c'est la volonté politique de les mettre en œuvre face aux intérêts commerciaux et à la fragmentation des systèmes de santé européens. La Commission appelle l'UE et les gouvernements nationaux à intégrer explicitement les maladies hépatiques dans les stratégies de lutte contre les maladies non transmissibles, à développer des indicateurs standardisés de santé hépatique, à protéger les enfants du marketing numérique nocif et à garantir un accès universel aux soins, y compris pour les populations migrantes. Ces efforts, fondés sur les valeurs démocratiques de solidarité et d'équité, produiraient des bénéfices sanitaires et économiques bien au-delà du seul champ de l'hépatologie.

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