Politique de santé
Le Salvador confie la santé de ses citoyens à l'intelligence artificielle de Google
Le socle de cette transformation en cours repose sur un accord historique signé en 2023 entre le gouvernement salvadorien et Google Cloud. Ce contrat de 500 millions de dollars sur sept ans vise à numériser l'ensemble des services publics, avec une priorité absolue donnée à la santé. Mais cette promesse technologique répond à une situation de crise orchestrée par le pouvoir. En 2025, le gouvernement avait procédé au licenciement de 7 700 soignants.
- Alira Vale/iStock
Vous l’avez peut-être rêvé ou cauchemardé, le Salvador est en train de le réaliser. Le mardi 14 avril dernier dans une intervention son président, Nayib Bukele, a annoncé que la prise en charge des patients atteints de maladies chroniques — diabète, hypertension, insuffisance rénale — serait désormais confiée à Gemini, l'intelligence artificielle développée par Google. L'algorithme analyse les données en temps réel pour détecter les risques d'aggravation et automatiser les rappels de traitement.
C’est le deuxième étage de la fusée lancé en novembre 2025 avec l’application « Doctor SV » qui aurait rencontré un vif succès. En quelques mois, un million d’utilisateurs se seraient connectés. En pratique, l'application centralise le dossier médical unique de chaque citoyen. Elle utilise l'IA pour trier les patients, suggérer des diagnostics et organiser des téléconsultations avec un taux de précision de 93%. Le système est connecté à un réseau de 400 pharmacies et laboratoires pour automatiser les ordonnances électroniques. Le socle de cette transformation repose sur un accord historique signé en 2023 entre le gouvernement salvadorien et Google Cloud. Ce contrat de 500 millions de dollars sur sept ans vise à numériser l'ensemble des services publics, avec une priorité absolue donnée à la santé. Un investissement colossal pour ce petit pays d'Amérique centrale d'à peine sept millions d'habitants, dont le produit intérieur brut avoisine les 34 milliards de dollars.
Licenciement de 7 700 soignants
Mais cette promesse technologique répond à une situation de crise orchestrée par le pouvoir. En 2025, le gouvernement a procédé au licenciement de 7 700 soignants — médecins, infirmiers, techniciens — dans le cadre d'une restructuration présentée comme une mesure d'assainissement budgétaire. Une décision qui a suscité une vague de protestations dans le milieu médical et laissé des établissements de santé en sous-effectif chronique.
Bukele a proposé ensuite de combler les vides avec de l'intelligence artificielle. Pour ses partisans, c'est du pragmatisme : là où les ressources humaines manquent, la technologie peut suppléer, trier, orienter, alerter. Pour ses détracteurs, c'est une substitution dangereuse, voire cynique : licencier des soignants d'un côté pour les remplacer par un algorithme de l'autre n'est pas une modernisation, c'est une dérive.
Le débat n'est pas uniquement salvadorien. Dans de nombreux pays, l'introduction de l'IA dans les systèmes de santé soulève des questions fondamentales sur la responsabilité médicale, la qualité du diagnostic et l'accompagnement humain des patients. Mais au Salvador, ces questions prennent une dimension supplémentaire, celle du contexte politique.
Les inquiétudes des experts se concentrent sur trois axes principaux. Le premier concerne la protection des données de santé. En confiant à Google l'analyse des dossiers médicaux de millions de Salvadoriens, le gouvernement crée une dépendance vis-à-vis d'une entreprise privée américaine dont les intérêts commerciaux ne coïncident pas nécessairement avec le bien-être des patients. Que deviennent ces données ? Qui y a accès ? À quelles fins peuvent-elles être utilisées ? Les réponses officielles restent vagues.
Le deuxième axe touche à la souveraineté technologique. En s'appuyant massivement sur une seule infrastructure — celle de Google Cloud — le Salvador se rend structurellement vulnérable. Une panne, un litige contractuel, une décision unilatérale de la firme américaine pourraient paralyser une partie du système de santé national. C'est le prix de la dépendance numérique, souvent minimisé dans l'enthousiasme de la nouveauté.
Contre-pouvoirs affaiblis
Enfin, le troisième axe est politique. Bukele gouverne depuis 2019 un pays où les contre-pouvoirs ont été méthodiquement affaiblis : magistrature réduite au silence, opposition fragmentée, presse sous pression. Certains soignants ont été renvoyés pour avoir manifesté le 19 octobre 2024 et dénoncé la situation de crise. « Tout le monde a peur ici, le régime d’exception s’applique tant aux membres de gangs qu’à ceux qui souhaitent protester », témoigne le Dr Rafael Aguirre, membre du Syndicat des médecins de l’Institut salvadorien de sécurité sociale dans le journal le Monde. Dans ce contexte, la centralisation de données médicales sensibles au sein d'une plateforme contrôlée par l'État suscite des interrogations légitimes. Une base de données de santé, entre les mains d'un gouvernement autoritaire, peut devenir un outil de surveillance, de profilage ou de contrôle social. Le Salvador est ainsi critiqué pour être devenu un "bac à sable" où des technologies sont testées sur la population sans cadre réglementaire rigoureux ni transparence démocratique.
Un laboratoire du futur ou vitrine du populisme technologique ?
La santé n’est pas la première expérience du Salvador en matière d’innovation technologique. En 2021, le président institue le bitcoin comme monnaie légale, une première mondiale saluée par les uns, critiquée par les autres. Cinq ans plus tard, le bilan est mitigé — l'adoption populaire est restée limitée, le cours de la cryptomonnaie a plongé, et les promesses d'attractivité économique ne se sont pas pleinement concrétisées. Le Salvador a finalement renégocié en partie cet engagement sous la pression du FMI.
L'IA médicale sera-t-elle le prochain épisode de cette saga ? Tout dépendra de la qualité réelle du dispositif déployé, de la transparence avec laquelle les données seront gérées, et de la capacité du gouvernement à maintenir un niveau de sons humains acceptable en parallèle de l'automatisation.
« Nous sommes en train de construire le meilleur système de santé du monde », s’est vanté le président salvadorien. Il n’est pas sûr que ce meilleur des mondes fascine ailleurs dans le monde, au point d’en oublier l’essentiel, le soin, dans toutes ses déclinaisons.











